Tora est-elle une gouine à mèche ?

Publié: 25 juin 2011 dans La Vie l'Univers et le Reste, Manga
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Japan Expo approche à grands pas. Vous n’êtes pas sans savoir que cette année, la mode est carrément mise à l’honneur. Aussi, j’ai décidé de consacrer ce post à la mode et au manga en prenant un angle différent, et en tentant de répondre à cette réponse cruciale que tout le monde se pose : Torako, dans Yotsuba&!, c’est carrément une gouine à mèche, nan ?

Alors que je faisais nonchalamment des choses nonchalantes de mec nonchalant, comme boire de l’eau ou lire dans mon lit, me vint une épiphanie. Epiphanie, dans l’acceptation étymologique du terme, béotiens, signifie « révélation » (du grec Ἐπιφάνεια : manifestation, apparition) ; plus tard, on y a ajouté des couronnes en papier et des galettes à la frangipane, comme ça, pour rigoler. Bref, ma révélation pris la forme d’une affirmation : Enfer et boule de bite, mais Tora, dans Yotsuba&!, c’est carrément une gouine à mèche !

A ce moment-là, je dois préciser au lecteur que l’ouvrage que je compulsais nonchalamment dans mon lit nonchalant n’était autre que le Dictionnaire du Look, de Géraldine de Margerie. Pourquoi, me demanderez-vous, oui, pourquoi, toi, YllwNgg, être au pseudonyme aussi imprononçable qu’absurde, pourquoi toi, dont le bon goût en T-shirts cool n’égale que le mépris pour les accords vestimentaires que d’aucuns qualifieraient de « normaux », pourquoi possèdes-tu un tel bouquin ?

Tout d’abord parce que, vivant dans une société où les jeunes se norment et se groupent en fonction de ce qu’ils portent/écoutent/font (la mode, la musique et les activités sont les principaux facteurs sociaux des jeunes, à mon sens – on ne choisit pas sa famille, mais on choisit ses amis), il est intéressant, voire essentiel, de pouvoir décoder les interactions sociétales entre différents groupes aux styles différents, et comprendre, à partir de leurs tenues, leurs façon d’être entre eux, et leur façon d’être avec « Les Autres » – ouais, comme dans Lost. Ainsi, on comprend mieux pourquoi un groupe de métalleux va toiser de haut un groupe de EMOs, alors que bon, de loin, pour l’œil non averti et l’oreille éduquée ni à MetallicA, ni à Good Charlotte, tout ça, c’est un peu kif-kif et bouriquot (sacrée tête de mule). Alors que non, pas du tout en fait.

Ensuite, parce que j’en n’ai peut-être pas l’air avec mes T-shirts clamant haut et fort mon appartenance à une communauté informe composée de nerds, geeks, otakus, nolifes, dorks et mangeurs de chips en tous genres, mais je m’inquiète de mon apparence vestimentaire. Avec l’âge, on perd la notion de look, et on se formalise à la vie banale et quotidienne de l’adulte moyen, contraint par l’ascendant des relations professionnelles – ouh, vous avez vu, madame Michu, ce matin, Jean-Patrick de la compta a mis des chaussettes beiges à carreaux bleus, alors que d’habitude il en met des noires unies. ‘doit y avoir quelque chose qui va pas bien dans son couple, en ce moment – et par une prise de distance (parfois relative, parfois poussée) par rapport à ce qu’on faisait quand on était collégien/lycéen/étudiant. Ainsi, aujourd’hui, je passe moins de temps à glander dans mon pieu de 11h00 à 02h00 du mat’ à me faire des marathons Neon Genesis Evangelion tout seul, parce que je dois aller au boulot et/ou consulter Dieu sait quel site d’information palpitant. De même, je suis moins sujet au binge drinking, parce que je sors plus tous les soirs dans les rades de Bouffayah… Bouffay… – et que le lendemain, rebelote, je dois aller au boulot et/ou consulter Dieu sait quel site d’information palpitant. Et puis j’ai appris à tenir à mes dents aussi. Et donc, pour conclure ce point, toute cette pression sociale m’a amené à m’intéresser à pourquoi c’est comment que le look dans la vie, et comment c’est pourquoi que l’habillement de tous les jours.

Enfin, parce que je devais rédiger un article sur le mouvement gothic lolita (cf. l’interview de Lilly Seekwet) – à lire dans Zoo le Mag n°33 distribué gratuitement pour pas cher dans les travées de Jap Ex, justement. Or, dans ce fameux Dico de machine de Margerie, là, il y a toute une entrée sur le goth lol’, avec quelques approximations, mais quand même plutôt bien foutu. Et ça a été prétexte à relecture de ce volume ma foi fort enrichissant, bien qu’un peu caricatural et assez sarcastique dans son traitement des styles.

Aussi, dans ma lecture, tombai-je sur l’entrée « Gouine à mèche« . Et là, je ne sais pas si c’est la fatigue ou quoi, mais bim, les connexions se sont faites dans ma tête, et paf, épiphanie. Si vous ne savez toujours pas ce que signifie « épiphanie », allez donc vous faire foutre, parce que faut pas non plus déconner, j’ai donné la définition en tête d’article. Alors quand on a une mémoire de protozoaire comme la vôtre, on s’abstient de lire, et on joue aux fléchettes. Ca m’énerve, ça… Où j’en étais ? Ah, ouais, Torako = gouine à mèche.

Lorsque Jumbo demande à Yotsuba qui est la personne représentée aux côtés d’Asagi sur le dessin dégueulasse de la gamine (chapitre 53 Yotsuba garde la maison – Tome 8), la petite fille aux cheveux verts répond très justement : « Tora est tout le temps avec Asagi ! C’est pour ça que je les ai dessinées ensemble. Et puis Tora fume ! Pfouuuh… Tora est super cool ! Méga cool ! Elle prend la voiture avec Asagi ! Vrouuum ! » Après quoi le géant Jumbo s’allonge, perplexe et inquiet par ce/tte Tora qu’il ne connaît pas mais qu’Asagi connaît.

Torako est donc supercoolmégacool. C’est un fait. Personnage secondaire dans le manga, elle apparaît pour la première fois dans le chapitre 15 (Yotsuba et les souvenirs – tome 3). Jeune femme élancée, plutôt androgyne comparée à la très hétéronormée Asagi, elle intrigue très rapidement Yotsuba du fait de sa haute taille et de la sale habitude qu’elle a de fumer. Et aussi son surnom, Tora, qui signifie « tigre » en japonais et qui, il est vrai, en jette un max. Le personnage réapparaîtra ensuite épisodiquement, le temps pour le lecteur d’apprendre qu’elle a une voiture, qu’elle a un vélo pliant, qu’elle fait de la photo argentique, qu’elle a un visage impassible sauf quand Yotsuba est irrationnelle, et qu’elle est moins riche qu’il n’y paraît. En tout et pour tout, elle apparaît dans 6 chapitres, sur les 62 que compte à ce jour l’édition française du manga. C’est peu, mais suffisant pour que l’esprit du lecteur, à l’instar de celui de Yotsuba, soit marqué par Tora.

Les poumons de Tora ressemblent à peu près à ça

A ce moment très précis, j’ai doublement mal. D’une part à cause de la photo dégueulasse que je viens de poster – franchement, lecteurs fumeurs, comment pouvez-vous imposer ça à votre corps ? C’est pas pour faire la morale, mais sérieux, c’est crado, l’effet des goudrons sur les poumons. D’autre part parce que, pensant bien faire en retirant une peau morte de dessous mon pied, je me suis mis de la chair à nu, et c’est pas très très agréable. Mais enchaînons, puisqu’il est déjà tard.

Alors en quoi notre amie Torako serait potentiellement une gouine à mèche (ou GAM, pour aller plus vite) ? Voyons ce que la définition donne : « Reine du clubbin’ et enfant du Pulp, la gouine à mèche règne sur le monde de l’électro rock depuis 2000. T-shirt tendance, baskets de pointe et mèche androgyne, la GAM est résolument cool« . Flûte. La définition est ethno-centrée sur la France. Ca limite les points de comparaison. Surtout la ‘zique. Car s’il n’est jamais fait mention dans le manga que Tora ne s’est jamais rendue à Paris, et a fortiori au Pulp – donc avant 2007, année de fermeture de la boîte – il y a fort à parier que le personnage qui nous intéresse ici n’a jamais foutu les pieds dans les clubs de la capitale. Par ailleurs, la question musicale n’étant que trop rarement abordée dans Yotsuba& – si l’on fait exception des chansons inventées par Yotsuba – on ne saura probablement jamais si Tora est une fan absolue de Peaches, de Sexy Sushi ou de Le Tigre. Ca serait marrant, cela dit.

Ne reste que le look et l’attitude, et là, les éléments sont confondants. L’androgynie de Tora ne fait aucun doute : cheveux coupés courts, mèche (forcément) tombant sur le visage, peu de formes… Tora fait « un peu garçon manqué », comme pourraient dire des grands-mères pour qui une fille a une robe et des nœuds roses dans ses cheveux longs. Vestimentairement parlant, elle arbore effectivement des T-shirts (sont-ils tendance ? je l’ignore, ces derniers n’ayant que trop peu de signes distinctifs qu’ils pourraient tout aussi bien être de bêtes Uniqlo comme des trucs chiadés comme, je sais pas moi, Surface 2 Air, par exemple). Elle porte aussi des jeans slim, ainsi que des boots montantes ou ce qui semble être des Converse vintage. Bref, elle est sapée comme une GAM. Sa faible présence dans la série fait qu’on ignore si elle est tatouée ou piercée.

Gouines à mèche souriantes. Phénomène rare.

Mais c’est dans l’attitude, la façon d’être, que Tora se rapproche le plus du modèle GAM. Toujours d’après Géraldine de Margerie, la gouine à mèche est une éternelle insatisfaite. Un peu comme les hipsters, genre « c’était mieux quand X était pas connu, maintenant, c’est tellement mainstream« . Notons par ailleurs que GAM et hipsterité ne sont pas antagonistes, bien au contraire. Une GAM est quasiment par essence une hipster. Bref, à l’instar de la GAM moyenne, Tora est une éternelle insatisfaite, avec son visage neutre un peu dur et son air d’être tout le temps saoulée de tout. Elle rappelle sans cesse que les choses qu’elle fait, c’est parce qu’on l’y a forcé (les feux d’artifice, le vélo, les photos de montgolfières…), en prenant bien soin de ne pas montrer le plaisir qu’elle pourrait prendre en effectuant ces activités moins cool que les trucs vraiment cool.

Le cool est une quête, manifestement, chez Tora. C’est d’ailleurs comme ça qu’elle se présente à Yotsuba la toute première fois qu’elles se voient, après que la petite fille lui ait demandé pourquoi elle fumait alors que papa dit que c’est pas bon pour la santé : « Pour avoir l’air cool. » On peut ainsi penser qu’elle en est arrivée à la photographie argentique dans le même but, et que si elle ne dégaine pas son appareil alors que plein de pékins sortent des objectifs de ouf’ malade pour capturer sur pellicule ou carte mémoire l’envol de quelques montgolfières colorées, c’est parce que hic et nunc, c’est méga mainstream de prendre des photos. Sinon, quand elle se décide à photographier, il s’agit de scènes de la vie quotidienne : Yotsuba sur un vélo, Yotsuba sur un vélo obnubilée par l’objectif, Yotsuba sur un vélo qui se viande en bas d’une pente herbeuse… Des scènes de la vie quotidienne. Un peu comme Nan Goldin, photographe égérie des GAM qui, quand elle ne capturait pas sur pellicule des gens à peine habillés, aimait les scènes de vie quotidienne.

Seul point qui ne nous permet pas d’affirmer à 100% la GAMitude de Tora : l’absence d’éléments concernant sa vie sentimentale/sexuelle. Si l’on sait qu’Asagi a eu des petits copains – ce qui la range de facto dans une catégorie allant de « tout à fait hétérosexuelle » à « bi-curious » – on ne sait quasiment rien de la vie de Tora en dehors des cases du manga. Cependant, comme Yotsuba l’expliquait à Jumbo, Tora est TOUT LE TEMPS avec Asagi. Et c’est vrai : dans la série, on ne voit jamais Tora sans qu’Asagi soit au plus à quelques mètres d’elle. Une telle proximité ne peut cacher qu’une chose : un enfouissement des sentiments véritables pour ne pas vexer la norme traditionnelle nippone de l’hétérosexualité. En fait, Tora est love-love de Asagi, mais se refuse de l’admettre parce que voila, papa et maman organise des omiai et faudrait pas les contrarier eux non plus.

Donc, pour conclure, il y a 80% de chances que Tora soit une GAM qui s’ignore. Les 20% restants sont composés de :

  • Elle s’en fout, tout simplement, et c’est cool ;
  • Elle aime les mecs efféminés, et en cela elle s’est planté de manga et aurait été bien plus à l’aise dans Family Compo ;
  • Elle aime les mecs, point. Ca te pose un problème ?
  • OMFG ! En fait, c’est un mec, cette meuf !
Et je me rends compte qu’en plus, demain, c’est la Gay Pride à Paris, et que ce post tombe décidément bien. Aussi, bonne teuf à tous les lecteurs qui y participeront, bonne lecture de Yotsuba&! à ceux qui ne connaissaient pas (c’est vraiment très bien), et bonne bourre à tout le monde.
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