Les hipsters sont des cons

Publié: 9 juillet 2011 dans Japanimation, Otakisme
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Le titre de ce post n’a rien à voir avec son contenu. En fait, l’objet du présent article est de déterminer le degré de vraissemblance historique dans le premier épisode de Ikoku Meiro no Croisée, nouvelle série de cette saison été 2011 de la japanimation. Cependant, en déclarant « Les hipsters sont des cons », je voulais partager avec vous ce constat navrant dont j’ai été témoin il y a moins de 30 minutes, alors que je rentrais de Belville à chez moi, à pied, sous l’onde estivale parisienne. Alors que je passais devant le rade qui fait l’angle entre la rue Alibert et la rue Bichat (Paris Xème), j’ai pu remarquer, en 2,6 secondes, en 3 occurrences, des preuves flagrantes de la connerie des hipsters : hyperalccolisation débile (alors que l’hyperalcoolisation rationalisée est tellement plus amusante), harcèlement sexuel, et conduite en état d’ivresse. En moins de 2,6 secondes. Déjà, j’aime pas trop la rue Alibert parce qu’elle a le même nom que mon prof de SES en seconde, un type qui puait du bec et qui nous donnait des textes à trou et des QCM niveau débile pour DS ; grâce à lui, aujourd’hui, j’en sais autant sur les sciences économiques et sociales que George W. Bush sur le Moyen-Orient. Ensuite, j’aime assez peu les hipsters depuis qu’ils dansent sur des toits de Williamsburg dans des clips non officiels de Phoenix. Ouais, mec. Bref, les hipsters sont des cons. En plus de ça, alors que tout ce que je demande, c’est dormir et digérer les kilos de bouffe chinoise dont on m’a gavé au cours de la dernière heure, les crétins de jeunes centristes qui habitent l’immeuble me faisant face organisent une soirée de jeunes centristes crétins et reprennent en chœur du Tryo ou du Johnny. Si jeunes et pourtant si vieux… Bref, là, tout ce que je demande, c’est que le feu consume instantanément le Xème arrondissement, faisant fi de cette pluie ridicule, ne laissant que nous : moi, mon aigreur, et ma connexion internet. Mais ça ne serait pas très sympathique, alors je vais plutôt écrire un truc sur mon blog. Regardez Pluto(t) :

Jeu de mots. Je suis fatigué.

NOUS PARLIONS DONC DE IKOKU MEIRO NO CROISÉE

Comme dit plus haut, Ikoku Meiro no Croisée est de ces nouveaux animes qui vont nous accompagner jusqu’à ce que les feuilles rougissent et tombent et que les gamins avec une dent en moins et un pansement sur le nez reprennent le chemin des classes, leur cartable en cuir véritable sur le dos, alors que les mamans dans leurs robes à fleurs feront au revoir avec un mouchoir brodé. Saison estivale un peu inquiétante aux vues des premiers épisodes de nouvelles séries que j’ai pu mater jusque là, mais bon, je suis pas encore là pour juger, faudra attendre quelques semaines et quelques épisodes supplémentaires pour ça.

BREF, un des animes qui a su attirer mon attention est ce Ikoku Meiro no Croisée dont j’ai déjà écrit 3 fois le nom sans rien dire à son sujet, preuve que je suis prêt à rentrer en politique. Mais non en fait, parce que je vais finalement vous en dévoiler le pitch MAINTENANT. Alors Ikoku machin, c’est l’histoire d’un vieux français barbu Pedobear qui s’appelle Oscar mais qui n’est pas une lady et qui a ramené, dans ses bagages suite à un voyage au Japon – COMME PAR HASARD – une gamine très moe en kimono répondant au nom de Yune. On croit qu’elle parle pas un mot de français – comment le saurait-on de toute façon, tout le monde parle japonais dans cet anime, à l’exception du narrateur qui a la même voix que le type de Leçons de Cuisine : Qu’allons-nous manger aujourd’hui ? avec une intonation rigolote et pas franchement naturelle – et qu’elle fait rien qu’à acquiescer à tout en gardant un visage aimable et inexpressif de poupée de porcelaine, mais en fait, non, elle comprend le français. Ca déplaît un peu à Claude, un jeune forgeron qui est aussi le petit fils de Pedobear. Mais comme c’est un gars raisonnable, il accepte la présence de Yune, et lui offre un abécédaire avec des abeilles. Mais bon, il aime pas trop les manches de kimono qui sont horriblement longues et chères, ni le fait qu’on se prosterne devant les gens. Voila voila…

L’objectif du présent post, plus que d’effectuer une critique d’un anime à peine commencé, consistera donc à déterminer le degré de vraisemblance historique de Ikoku Meiro. En effet, chose que je n’ai pas écrit dans mon pitch, il faut savoir que l’action se déroule à la « fin du XIXème siècle », à Paris. Si les Jap’ ont à maintes reprises utilisé des thématiques contextualisées dans des espaces et des périodes dépassant de loin le cadre du Japon contemporain, force est de constater que bien souvent, les vérités énoncées sont aussi valables que les dires de MC Historical Inaccuracy du WTF Collective 2 devant le jury de l’agreg d’Histoire. Aussi, est-ce que Ikoku Meiro rentre dans cette catégorie, ou est-ce que cet anime est finalement pas si loin de la vérité historique dans son propos ? C’est ce à quoi je vais essayer de répondre.

L’ÉPOQUE

Premier point : Paris. L’action est supposée se dérouler « à la fin du XIXème siècle », à Paris, sans plus de précision. Or, la fin du XIXème siècle parisien est une période très fluctuante, suivant qu’on est en 1860, 1870, 1880 ou 1890. Une enquête de précision s’imposait.

Premier constat : les vues aériennes que l’on a de la capitale montrent que les percées haussmanniennes ont été effectuées. Pour rappel, le baron Haussmann (Georges Eugène de son prénom), préfet de la Seine sous le Second Empire (1851-1870), avait dirigé, sous les ordres de Napoléon III, de grands travaux de transformation de Paris, afin que des accidents du type incendie de Londres de 1666 ne se produisent pas dans la capitale française. Le gros des travaux se déroulent du milieu des années 1850 à, à peu près, 1870 – bien que d’autres réalisations auront lieu sous la IIIème République, les dernières percées/rénovations ayant eu lien en 1927. Aussi, comme le Paris qui nous est donné à voir est celui des grands boulevards et des immeubles de 5 étages, on peut raisonnablement en déduire que l’action se déroule au moins en 1870.

CEPENDANT (et c’est mon deuxième constat), il serait trop simple de réduire la série comme se déroulant « après 1870 ». Ca serait trop simple, mon ami. Or, en tant qu’historien renégat (j’ai laissé tomber Clio pour la facilité et le confort de vie que pouvait m’apporter le journalisme – t’as qu’à lire mon CV en ligne si tu veux tout savoir, il doit être accessible via mon Twitter), je ne peux tolérer telle imprécision. Même, je veux en savoir plus, et si y’a des erreurs, t’inquiètes pas que je me réjouirais de mettre le nez de Kenji Yasuda (le réalisateur) dans son caca. Bref, attardons-nous sur les détails. Comme cette innocente scène :

Pas mal, hein. MAIS LÀ, REGARDEZ ! SUR LA COLONNE MORRIS ! Eh oui. Une affiche de La Goulue, célèbre leveuse de patte parisienne, égérie de Toulouse-Lautrec, qui a connu son heure de gloire entre 1889 et 1895 sur les planches du jeune Moulin Rouge d’alors, avant de crever la gueule ouverte en 1929. Et ce genre de détail, ça change tout, mon petit bonhomme. Ca veut dire que toute l’action se déroule au début de la décennie 1890, formidable pour le pinard du fait d’ensoleillements cléments, et surtout complètement dingue d’un point de vue politique (boulangisme, Fachoda, Affaire Dreyfus, J’Accuse et compagnie). De savoir ça, ça fait plaisir, puisqu’on touche du doigt la précision, et on est content.

Mais – car il y a toujours un mais – une petite chose me fait tiquer. Cette petite chose, c’est ça:

Un tramway hippomobile. Rien de bien méchant. A ceci près que la fin du XIXème siècle, à Paris, voit l’essor des tramways à traction mécanique, à vapeur ou à électricité. Alors certes, les transports publics à cheval, lents mais peu coûteux, persistaient à Paris. Mais si la série avait voulu se montrer plus typique et moderne – en adéquation avec le contexte de fin du XIXème siècle, donc – comme elle l’est en mettant en scène une petite japonaise dans un environnement occidental et fin de siècle, ben on aurait vu un tram à vapeur, et ça aurait été bien mieux.

On a donc pu constater que l’action se déroule au début des années 1890, où tu te souviens des soirées où l’ambiance était chaude et les bourges rentraient bottines aux pieds le regard froid la veste à jabots roulée autour du bras, haut-de-forme sur la tête, costumes taillés par Jean-Louis, pour les plus classes des cols-montés de dandy. Aussi, attardons-nous maintenant à la description de ce Paris de la Belle-Époque.

PARIS

Quelques éléments tendent à la vraisemblance globale du Paris de l’époque. On a droit au fameux becs de gaz permettant l’éclairage public tant vanté du XIXème siècle, rendant les rues plus sûres la nuit (en fait, seules les grandes artères étaient plus sûres, les ruelles restant des coupes-gorge non éclairés). On peut aussi apercevoir la Fontaine Molière dans l’opening. Les rues pavées, les toits d’immeubles typiques et les ferronneries Art Nouveau : tout est là.

SAUF, et là, c’est un élément freakingly important, LA MOZA’FUCKIN’ TOUR EIFFEL ! Si l’action se déroule effectivement en 1890-1895, la bite en fer, symbole de Paris et de la France dans le monde, devrait être clairement visible, puisqu’érigée pour l’Exposition Universelle de Paris de 1889. Gros gros problème d’anachronisme, où on a une promo pour La Goulue, mais pas de zizi métallique. Mais passons : peut-être que ça parle pas aux Japonais, la Tour Eiffel, et qu’ils préfèrent la Joconde… Peut-être que le réal’ s’est dit que ça ferait trop XXème siècle pour une série supposées se dérouler à la fin du XIXème… Peut-être tout ça… BULLSHIT ! ‘PORTE QUOI ! SI ON VEUT QU’UNE SÉRIE SE DÉROULE AVANT 1887, ON FOUT PAS D’AFFICHES DE LA GOULUE DANS LES COINS DE RUE ! Est-ce que je parle de l’assassinat de John Lennon à Dallas en 1963 ? Ben non.

Par ailleurs, le Paris décrit ici est tout beau, tout propre, avec des gens bien habillés et tout qui parlent cordialement, et des gens qui font un peu plus popu, mais qui sont sympathiques à vendre des fleurs ou jouer de la mandoline. Alors, certes, le Paris haussmannien avait pour objectif d’assainir les rues et de minimiser les risques épidémiques. Sauf qu’avec la quantité de véhicule hippo-tractés et de manants/clodos/bougnats errant dans les rues de la capitale, Paris restait un peu un cloaque assez peu lumineux et foncièrement sale. Et même si ça a changé aujourd’hui, grâce au tout à l’égout et aux politiques urbaines anti-mendicité (ouais, trop bien, Barnier), pas plus tard que tout à l’heure, j’ai marché dans une déjection canine, preuve que les projets menés par Chirac dans les années 1990 n’ont pas atteint le Xème arrondissement. Or, dans l’anime, pas une trace de caca, pas un tas de crottin, zip, niet, nada. On pourrait manger sur le pavé tellement tout rutile. En somme, le réal’ a confondu les rues du Paris 1890 avec celles de Pyongyang 2011 (où on peut effectivement manger par terre, grâce au travail volontaire des valeureux camarades).

Bref, globalement, la description de Paris est erronée ou trop idéalisée. Bien entendu, s’il est difficile de mettre en scène des péripatéticiennes dans une série à destination des enfants, on ne peut que regretter le manque de mixité sociale, le Paris décrit n’étant peuplé que par des gens semble-t-il très aisés, et où les rares « moins aisés » sont là pour donner une touche plus pittoresque. Or, la réalité socio-historique est toute autre, et on regrettera les livreurs de charbon, les forains ou les lavandières, de même qu’on ne voit aucune trace des fumées des usines des bords de Seine. Sherlock Holmes de Guy Ritchie offre une vision du Londres de la même époque autrement plus réaliste (et je ne parle pas de From Hell de Moore et Campbell).

UNE JAPONAISE À PARIS

MOE !

Bon, comme on est plus à une incongruité près maintenant, est-ce que l’existence d’une petite nippone comme personnage principal d’un anime prenant place dans le Paris 1890, c’est pas complètement n’importe quoi ? Eh bien détrompe-toi, mon ami.

Depuis le début des échanges diplomatiques entre France et Japon, soit depuis à peu près 1858, et surtout l’ouverture de l’archipel au monde extérieur avec la réforme Meiji (1868), le Japon n’a cessé de fasciner les Occidentaux, dont les Frenchies. Ça a commencé avec les artistes, et surtout les impressionnistes, qui ont été, justement, impressionnés par les estampes venant du pays du Soleil Levant, et qui, pour certaines, servaient à emballer de papier de soie les fruits fragiles venant du lointain, entreposés dans des cageots. La première expérience d’art pictural japonais pouvait donc se faire chez le maraîcher, pratique hélas aujourd’hui disparue. Par exemple, si Van Gogh a peint des amandiers, c’est parce que c’était la plante se rapprochant le plus du prunier japonais dont il était fan mais qu’il ne pouvait observer du côté de Saint-Rémy (c’est Les Gouttes de Dieu qui l’ont dit).

Bref, il y a d’abord eu le japonisme, et puis en 1867, une délégation japonaise participait à ce qu’on pourrait appeler la première Japan Expo, i.e. l’Expo Universelle de Paris de 1867. Là, les Français – enfin, les Parisiens – médusés ont pu voir des gens habillés de soie délicate et colorée pour la première fois. Le mouvement s’est par la suite amplifié, et le nombre de restaurants gastronomiques japonais à Paris pendant la charnière XIXème/XXème siècles dépassait celui d’aujoud’hui (ça, c’est Périco Légasse qui le dit).

La mode de cette fin de XIXème siècle est donc, entre autres, au Japon. Aussi, il n’est pas absurde de voir ce personnage de Yune comprendre et parler le français (qu’elle aura pu apprendre auprès des oyatoi gaikokujin, par exemple). Après, qu’elle ait été ramenée par un vieux barbu aux intentions peu claires, c’est une autre paire de manches. SHE WILL LOST HER INNOCENCE, DAMMIT !

LE RESTE

On va pas revenir sur l’aspect pas très socio-représentatif du bouzin parce que les bourgeois c’est comme les cochons et tout le bazar. Cependant, je voudrais m’attarder sur deux derniers points.

D’une part, sérieusement, pour un magasin qui vend des insignes, la boutique de Claude et Pedobear a vachement pignon sur rue. Genre, les types, ils vivent de leur forge, et genre ils peuvent occuper tout un immeuble et refiler une piaule sous les combles qui fait deux fois la taille de mon appart à Yune. Tranquille, quoi. Invraisemblance immobilière. Dommage.

D’autre part, le nom de la galerie où se trouve ledit magasin est d’une incohérence politico-socio-historique crasse. Il se peut que les Japs’ mêlent Marie-Antoinette, Jeanne d’Arc, La Liberté guidant le Peuple et Brigitte Bardot. Aussi, pour cet empire constitutionnel, les nuances entre les différents régimes politiques dirigeants qu’a pu connaître l’Hexagone au cours de son histoire peuvent sembler bien floues. Cependant, quand on fait une série qui a lieu à Paris en 1890, on se renseigne un peu. Et on apprend, par exemple, qu’au sortir de la guerre franco-prussienne, le sympathique monsieur Thiers a affamé et fait tirer sur Paris lors d’un épisode assez célèbre, La Commune. Que par ailleurs, le dénouement de la guerre franco-prussienne a mis fin au Second Empire et a accouché dans les douleurs de La Commune, donc, de la IIIème République (1870-1940). Et que les Français de la fin du XIXème siècle ont tout fait pour que survive cette IIIème République, malgré les MacMahon, les Comte de Paris et autres fifrelins royalistes nostalgiques de la fleur de lys (qui n’est pas qu’un club dans L.A. Confidential). Le Français moyen des années 1870 à 1914 est éminemment républicain. Et jamais il serait venu à l’idée des commerçants de nommer une galerie « Galerie du Roy« .

Les Français de la IIIème République se revendiquaient comme les petits-enfants de la Révolution Française. Leurs grands-parents s’étaient faits couilloner par un petit corse qui avait envoyer leurs enfants mourir de froid dans les plaines de Moscovie et avaient assisté impuissant à la valse de Vienne des empires vieillissant restaurant la gâteuse monarchie française. Leurs parents s’étaient faits couilloner par le neveu du petit corse (qui depuis était devenu un héros, allez savoir pourquoi) qui, d’abord sous couvert de républicanisme, s’était auto-proclamé empereur. Bref, eux se sont dits que la couillonade, ça va un moment, mais on a un pays à construire. Aussi, Liberté, Égalité, Fraternité sont devenus leurs maîtres-mots. Il est donc inconcevable qu’une galerie occupée par des gens sympathiques manifestement très Français et donc pas royalistes soit nommée « Galerie du Roy« . Même pour de rire. Parce qu’à cette époque, on ne rigolait pas à ce genre de chose comme nous on rigole aujourd’hui de Philippe de Villiers.

EN SOMME

Visuellement, Ikoku Meiro no Croisée est pas mal, malgré quelques petits bugs d’animation sous-traitée en Corée du Nord. L’histoire est mignonne sans être transcendante, mais les persos ont un petit quelque chose d’attanchant (mention spéciale à Yune, forcément). Cependant, le travail de véracité historique du truc laisse un peu à désirer. A regarder comme une œuvre de fiction plutôt que comme un docu réalisé par Alain Decaux (de toute façon, il ne serait venu à l’idée de personne de mater ce truc comme un docu d’Alain Decaux).

Max et Compagnie

PS : J’ai un post sur Japan Expo 2011 sur le feu, je compte le publier la semaine prochaine. Stay tuned.

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