Madame, monsieur, je vous souhaite le bonsoir

Publié: 2 septembre 2011 dans Mauvais genre
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Drame bourgeois en un acte et une scène, représenté pour la première fois le 22 mai 1997 aux studios de Wagram, Paris, France, par la troupe de sieur Albert Tjamag.

Personnages :

  • Monsieur, financier et fêteur invétéré : Albert Tjamag
  • Madame, femme de Monsieur : Imane Donna

Acte Unique :

Lever de rideau. Intérieur parisien richement décoré. Nous sommes manifestement dans le logement de Monsieur et Madame. Dans le salon de style Second Empire, des cadres, dont un représentant le couple en habits de ville. La lourde pendule qui occupe un coin du salon indique 02h38. Au milieu, un divan et une table basse. Madame est négligemment allongée sur le divan, une revue à la main, faisant mine de la lire. L’impatience et la lassitude se lisent sur son visage. Elle a les traits tirés. On entend des bruits maladroits de clés dans la serrure de ce qu’on devine être la porte d’entrée. Bruits de trébuchements.

Scène unique

           Monsieur, Madame

Monsieur, derrière la porte, à voix basse, à lui-même : Zut… l’instant est vraiment mal choisi… (soupir) Maudites clés ! Et ma chère mie qui doit se faire un sang d’encre ! Ah ! Que j’aime cette femme ! Je vous le dis en vérité… S’il fallait qu’elle soit un peu moins sanguine, je vous le jure, je serais toujours auprès d’elle…

Madame, toujours dans le salon, ne prêtant pas vraiment attention aux bruits derrière la porte, à elle-même : Que je me languis de mon cher époux ! Le seul qui me convienne, c’est certain ! Bonne situation, bonne présentation… S’il n’était pas aussi souvent fourré dans ces salons de jeux, il serait l’homme parfait, quoi que puisse en dire madame ma mère qui m’enjoins constamment à la rejoindre dans son hôtel…

Monsieur entre enfin dans le salon. Madame se lève et va à sa rencontre.

Monsieur mon mari ! Où étiez-vous donc ! Minuit a sonné depuis un bon moment maintenant !

Monsieur : Ma mie ! Voyez-vous, me croiriez-vous si je vous disais que la partie de whist s’est quelque peu éternisée ? A vous dire la vérité, je passais un fort bon moment en compagnie de messieurs de Fustel et Coulanges. Le temps est passé bien plus vite que je ne l’imaginais en leur compagnie.

Madame : Êtes-vous vraiment sûr de me dire toute la vérité ? Ce ne serait pas la première fois que vous me faites des cachotteries.

Monsieur, digne : C’est la vérité !

Madame, soupçonneuse : Il y a 6 mois, ne m’aviez-vous pas dit que vous rendiez visite à monsieur votre père qui était alors souffrant, alors qu’en fait vous étiez parti consommer quelque laudanum chez ce monsieur Coulanges qui vous est si cher ? Je commence à bien vous connaître, mon ami… Pourquoi persister à me mentir, moi, votre épouse aimante ?

Monsieur, offusqué : Madame ! Je ne peux que m’offusquer ! Qu’allez-vous encore imaginer ? Si j’ai essayé d’entrer avec toutes les précautions d’usage, c’était par crainte de vous tirer des bras de Morphée ! Je vous prie d’arrêter cet interrogatoire aussi injustifié qu’offensant. Que vous arrive-t-il ? Sont-ce encore ces lectures populaires qui vous agitent l’esprit ?

Madame : Très cher, ces lectures sont tout ce qui me reste depuis que vous préférez les salons de jeux et les courtisanes de bas étages à votre chambre à coucher et à votre épouse. Les de Fustal et les Montbertin semblent vous plaire plus que ma pauvre personne… Cela m’attriste.

Monsieur, las : Personne n’a jamais dit cela… Il est tard, et j’ai rendez-vous avec le banquier Rosenthal demain à la première heure pour finaliser le contrat Toscani. Faites au moins en sorte de parler moins fort. Vous allez réveiller les domestiques, et ça va encore nous faire des histoires… Par ailleurs, messieurs de Fustal, Coulange et Monbertin sont des hommes du monde, des partenaires d’affaires, et des amis chers. Je vous défends de vous en prendre à eux, qui sont la probité même.

Madame : Des amis chers, voyez-vous ça… Sachez, mon ami, que parmi ces trois « gentilhomme », ces « hommes de confiances », ces « amis », pas un n’a pu s’empêcher de m’envoyer bouquet de fleurs, chocolats belges et billets doux lors de vos missions en Touraine. Peut-être sont-ce là des preuves de respect envers votre auguste personne !

Monsieur : Palsambleu ! Les gredins !

Madame, amusée : Vous l’ignoriez !? Ils ne se sont pourtant pas sentis gênés de me raconter vos flirts avec mesdames Rosemont et de Chastel… Avouez-le, vous saviez qu’ils me faisaient la cour, mais trop gêné par vos affaires de soirée, vous ne souhaitiez pas m’en parler. J’avais même laissé un billet en évidence sur votre secrétaire pour voir votre réaction !

Monsieur : Ma mie ! Vous me torturez ! Souvenez-vous de notre rencontre ! Ne nous aimions-nous pas alors ? Regardez-moi ! Je suis toujours le même jeune fou éperdument amoureux ! Regardez mon visage, qui crie la vérité ! Modérez votre tempérament sinon quoi je bascule dans la folie !

Madame : Mais j’en ai bien conscience, très cher ! Et je vous trouve tout à fait à mon goût. Mais ces histoires de papillonnage n’ont que trop duré, et il s’en faut de peu pour que je vous laisse seul avec votre appartement.

Monsieur, offusqué et inquiet : Vous m’annoncez ça comme ça ! Mais… mais… si c’est là votre souhait, je ne puis vous retenir plus longtemps. Je vais faire monter le groom, qu’il récupère le contenu de votre dressing…

Madame, défiante : Ne vous donnez pas cette peine. J’ai fait prévenir Sébastien qu’il aura à transporter une certaine quantité de cartons dans le lobby. Il sera là d’un instant à l’autre. Ca vous laissera amplement le temps de faire envoyer un télégramme à vos amis pour que ce salon que j’ai fait décoré avec soin devienne le théâtre de fines parties indécentes après mon départ…

Monsieur se met à sourire bêtement, le regard perdu dans ses pensées alors que Madame énonce ce qu’elle imagine être la vie de célibataire de Monsieur. Elle prend un ton énervé.

Mais… Vous rêvassez et souriez ! Tous ces beaux discours sur notre histoire ne seraient que des paroles en l’air !? Vous me décevez énormément… Je fulmine intérieurement rien que d’imaginer la pièce souillée de la présence de libertins !

Monsieur, sur un ton léger et émèché : Oui, oui, et du champagne de Reims, et les meilleurs Tokay aussi… Partez donc sans vous retournez, tiens. Madame votre mère, cette harpie, avait finalement peut-être raison le jour de nos noces, en disant que le désordre de ma vie ferait bien mauvais genre avec votre attitude – manifestement transmise de mère en fille – guindée. Et, puisqu’on aborde le sujet de madame ma belle-mère, a-t-elle toujours la rage ?

Madame, vraiment outrée : Oh ! Goujat ! Comment osez-vous ! Mère est une sainte ! Je vous prierais de ne plus faire mention d’elle dans cette affaire qui ne regarde que notre couple chancelant. Par ailleurs, elle a toujours été de bon conseil à votre sujet…

Monsieur : Mais comment ne pas en parler !? Elle est partout ! Un spectre omniprésent, qui, en sus, dîne gratuitement chez nous CHAQUE SOIR ! Nous lui offrons gîte et couvert, alors qu’elle ne cesse de répéter que son hôtel (il imite une vois grinçante de vieille femme) « est bien mieux, et a même été occupé par le Comte de Mac Mahon »… Vous vous étonnez alors que je rentre tard…

Madame, rouge de colère : Vous allez trop loin ! Cette haine contre madame ma mère, qui n’a de cesse de vous couvrir de louanges, m’a toujours surpris et choqué. Pourquoi la détester, elle qui vous aime tant ? Pourquoi rejeter les miens, alors qu’ils n’ont qu’affection pour vous ! Tenez, regarder, le cousin Grégoire n’a-t-il pas sculpté cette miniature de la Victoire de Samothrace qui orne à présent votre bureau ? Et n’avez-vous pas cru au projet de potion revigorante de mon frère Jean-Eudes ?

Monsieur : Ils m’apprécient !? Vous voulez rire ! Ce sont bien mes bons au Trésor qui les intéressent, les bougres ! J’ai dû acheter ce presse-papier de bien mauvaise qualité au cousin Grégoire… Cela dit, il est très efficace pour écraser les rares cafards de l’appartement (Madame est visiblement choquée). Et quand à l’entreprise de monsieur votre frère, je préfère vous prévenir que nous n’aurons de retour sur investissement que quand les poules auront des dents ! Franchement, qui irait vendre des cordiaux réchauffant au Congo ! Il faut bien être stupide comme Jean-Eudes pour penser ça (Madame semble sur le point de défaillir de colère). Mais après tout, peut-être avez-vous raison au sujet de ces piques-assiette. Peut-être m’aiment-ils vraiment bien, en plus de la menue monnaie que je peux leur fournir… Après tout, on a jamais vu ni Jean-Eudes, ni le cousin Grégoire en compagnie de dames… Elle serait bien bonne, celle-là, tiens…

(Madame marche de long en large, éplorée, mais incapable de pleurer ; Monsieur essaye de la calmer en lui saisissant le bras)

Voyons, ma mie, vous le savez, il n’y a que vous qui compte à mes yeux. Jamais je ne vous laisserais pour un Jean-Eudes ou un Grégoire, ça va de soit ! Calmez-vous ! C’est des coups à partir en vrille, tout cet énervement !

Madame, un peu apaisée : Je vous aime… mais… la solitude… si vous deviez partir avec une autre, je deviendrais folle !

(Elle se ressaisit et part de plus belle)

Mais admettez que votre comportement est indigne de l’homme de haute stature que vous êtes supposé être.

Monsieur, fatigué :  Mais… vous avez vraiment un don pour vous emporter alors que tout va bien…

(Il s’approche, cherche à la serrer dans ses bras ; elle le repousse)

Madame : Mais vous sentez l’alcool !

Monsieur : Je… Mea culpa. C’est vrai, j’ai un peu bu. Mais de Fustel a appris la naissance d’un neveu… Nous devions fêter ça !

Madame : Mais vous avez vu l’heure ! 3 heures viennent de sonner ! Est-ce une heure pour errer à s’enivrer dans les rues de Paris, proie facile pour les brigands dans les nombreux coupes-gorge que compte encore la capitale ? Plutôt que de vous inquiéter du qu’en dira-t-on et du personnel de maison, vous feriez mieux de vous préoccuper de votre pauvre épouse éplorée, prête à partir sur un coup de tête. Là, les gens jaseront : le jeune et talentueux homme d’affaire, abattu sentimentalement pour avoir trop fait le joli cœur. Les journaux ne vous manqueront pas. Sauvez donc votre couple et sauvez votre réputation…

Monsieur, déchaîné : Sauvez mon couple !? Mais tout allait mieux avant mon couple ! Avant ce couple ! Depuis votre irruption dans ma vie, mes amis – ou plutôt, mes anciens amis, n’est-ce pas… – se moquent de moi, expliquant mon absence de vie mondaine par le fait qu’une supposée femme parfaite me retient ici… Et quelle femme parfaite : elle raille mes meilleurs camarades, elle me contraint à la relecture d’auteurs allemands lénifiants, elle souhaite faire chambre à part 1 jour sur 2, elle est indécise, elle est compliquée à satisfaire (pour peu qu’elle souhaite être satisfaite)… La femme parfaite, ah, ça oui ! Parfaitement stricte, parfaitement droite. La gardienne de prison rêvée de tout toutou. Mais quand on est un homme avec des besoins, elle est parfaitement inutile !

Madame, profondément – pour peu qu’on puisse l’être plus – choquée : Je… je ne sais que dire… C’est donc ainsi que vous me voyez… En frigide castratrice… Je tombe des nues.

Monsieur, très gêné : Ma mie… Voyons… Je vous en prie… Excusez-moi… C’est l’alcool qui parle. Vous avez raison, j’ai trop bu, je ne sais plus ce que je dis, je ne sais plus ce que je pense. Il est très tard, et je suis entièrement fautif… Venez ici (elle le repousse une nouvelle fois)… Je vous en supplie. J’ai été bête. Réparons tout ça dans l’alcôve…

Madame, sérieuse et grave : Vous ne vous en sortirez pas comme ça…

Monsieur, l’interrompt en l’implorant : Madame ! Je vous aime, vous êtes mon Tout !

Madame : Laissez-moi parler !

Monsieur, par terre, lui baisant les pieds : Mes larmes ne vous suffisent donc pas ? Ne voulez vous pas dormir un peu et reparler de tout ceci demain, à tête reposée ? Ne dit-on pas que la nuit est meilleure conseillère ? Ma mie… Nous sommes fatigués…

Madame : Cela fait bien longtemps que je suis fatiguée, mon cher. Jusqu’ici, vous avez pu vous en sortir avec ces quelques bons mots dont vous avez le secret et que vous me resservez là. Mais ce soir, la coupe est pleine. J’attends de vous des preuves de votre bon vouloir. Il ne tient qu’à vous de reconquérir mon âme. Mon cœur vous appartient toujours, mais la personne que je suis ne se satisfait plus d’un mari constamment absent, à courir les filles de petite vertu comme dans ses jeunes années. Si vous vous qualifiez de gentilhomme, agissez en gentilhomme. Et considérez un peu plus votre bien-aimée.

RIDEAU

Remerciements à Barth_ (qui n’est pas qu’un gros œil se bâffrant de gyûdon et qui a besoin d’un travail de journaliste, ou de communiquant, parce que c’est un peu une pute des médias aussi).

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