Par excès de paresse, ce soir, je vais recycler un article inédit jamais publié, prévu à la base pour le numéro 6 de Total Manga Mag. Comme ce numéro n’est jamais sorti (et pour l’instant, les suivants non plus), plutôt que de le laisser pourrir pour rien (jeu d’allitérations intéressantes) sur mon disque dur, et comme j’y ai quand même bossé, sur ce 6000 signes (un peu plus en fait, mais chut), je me suis dit que pourquoi pas le publier ici. Un article avec un vrai chapô, de vrais arguments, des exemples et tout le toutim. Il a été écrit en fin d’année 2010, si je ne m’abuse, aussi me suis-je permis quelques petites retouches quand nécessaire. Mais pas trop en fait. Alors voila.

La Paresse, d’après Jérôme Bosch

Avec plus de 30% des ventes de BD en France, le manga se porte bien. Gagnant un public toujours plus large et varié, les éditeurs ont donc dû élargir leur catalogue en proposant des genres qu’ils n’auraient jamais imaginé publier il y a 10 ans. On peut compter parmi ceux-là le gekiga, l’absurde, la critique sociale,… Depuis près de 5 ans, un genre connaît un véritable boom. Il s’agit du manga dit «tranche de vie».

Si le découpage des genres en manga s’intéresse avant tout à la classe d’âge, on ne peut s’empêcher de distinguer la comédie de l’action, la romance du drame. Plus qu’un genre défini à part entière, le manga «tranche de vie» est donc une tendance transversale. Par «tranche de vie», on entend les mangas axant leurs histoires sur une description de la vie quotidienne normale, voire banale. Rien de bien palpitant dans tout ça. L’intérêt du genre va donc reposer sur la capacité de l’auteur à faire ressortir ce qui fait d’un quotidien fade une aventure formidable.

Petite théorie du manga «tranche de vie»

Comme Scott McCloud a pu l’analyser dans L’Art Invisible, le manga a ceci de particulier qu’en plus d’un découpage d’une scène en actions, il accorde une large importance au découpage en moments, en sujets, et en points de vue. Lui comme Moebius reconnaissent dans le manga une force par la simplicité et la pureté du trait dans sa description d’un environnement familier : une tasse, un aliment, une plante.

On peut trouver les racines de ce particularisme dans les fondements de la pensée nippone : bouddhisme, taoïsme, et shintoïsme. Ces systèmes de réflexion s’axent sur un équilibre dans toute chose. L’action doit être tempérée par la contemplation, le vide par le plein. On peut observer cette tendance dans les arts picturaux (La Grande Vague de Kanagawa, de Hokusai), le cinéma (Rashomon, de Akira Kurosawa), ou encore la vie quotidienne (les jardins zen).

Instant Palettes : observez la vague «négative», sorte de yang du yin formé par la «vraie» vague… Cette estampe comme de nombreuses œuvres d’art est à penser en terme d’espace, donc de pleins et de vides.

Le manga n’échappe pas à cette règle. Dans la densité de l’action, les phases de récit inerte offrent une respiration surprenante mais agréable pour le lecteur. Il peut alors jouir des détails apportés au dessin, faire le point sur la situation. Le «tranche de vie» se place dans cette optique : une respiration dans un marché saturé (a priori) par l’action.

Sous ses dehors simplets, le «tranche de vie» n’en reste pas moins un genre narratif codifié à part entière. Il ferait même partie des récits les plus purs, si l’on s’en tient aux canons d’Aristote dans sa Poétique. Selon lui, un récit idéal doit s’en tenir à la règle «Commencement/Milieu/Fin». La narration doit être continue et ne pas se perdre dans une multitude d’intrigues. Un des descendants directs de ces enseignements, c’est tout simplement le théâtre classique à la française, avec sa règle des Trois Unités (unité de lieu, unité de temps, unité d’action).

Nombreux sont les mangas à ne pas appliquer les préceptes d’Aristote

On peut rapprocher cette notion grecque d’une autre toute nippone : le KiShoTenKetsu. Soit introduction (Ki), continuité (Sho), rupture (Ten), et dénouement (Ketsu). C’est l’essence même du yonkoma, ces mangas se développant sur 4 cases. Or, le yonkoma est un des supports privilégiés du «tranche de vie». CQFD.

Exemple vaguement pertinent de yonkoma, et donc de KiShoTenKetsu

WOW WOW WOW Sheishun ! Iroiro aru sa ! ~~♪

Les yonkoma «tranche de vie» sont légion : LuckyStar, Azumanga Daioh, K-ON!, Seitokai Yakuindomo, Hidamari Sketch, Mes Voisins les Yamada,… Tous ces titres sont construits sur une succession de strips de 4 cases, lisibles indépendamment les uns des autres. Autre point commun à ces titres : ils ont tous pour thème principal la jeunesse. C’est un des sujets récurrents du «tranche de vie». Pendant la jeunesse, on découvre la vie. Tout devient fantastique. Deux points de vue sont essentiellement employés : la vie au travers des yeux d’un jeune enfant, ou la vie vécue au lycée.

Le «tranche de vie» mettant en scène un enfant – Yotsuba&!!, Ichigo Mashimaro, Crayon Shin-chan, Chi-Une vie de Chat – jouera sur la découverte de la vie et du monde comme terrain de jeu. Chaque jour devient une aventure incroyable. Un robot en carton ou une grenouille sont autant de situations peu remarquables vues d’un extérieur rationnel. Pourtant, à travers le prisme de l’enfance, elles deviennent fabuleuses, et foncièrement amusantes.

Toujours plus de Yotsuba et toujours plus de TOUHOU dans ce blog

Le «tranche de vie» lycéen – Minami-ke, Working!! – garde cet esprit lié à la jeunesse. Au Japon, le lycée est vu comme la meilleure période de la vie. Plus vraiment enfant, mais pas encore adulte, encore insouciant, mais avec des responsabilités croissantes, le protagoniste va pleinement vivre ces trois dernières années de liberté avant la vie active. C’est le temps des romances, des petits jobs, des clubs. La vie se distille au fil des événements qui rythment la vie lycéenne, avant la cérémonie de remise des diplômes, sonnant le glas de cet âge d’or personnel. Ou en tout cas, c’est le fantasme qu’entretiennent les auteurs.

S’il existe des «tranches de vie» josei ou seinen – Genshiken, Bartender, et dans une moindre mesure L’Homme qui marche, Le Gourmet Solitaire – force est de constater qu’ils sont tout de même bien moins communs que les exemples précédents. Le récit est plus mature, plus désabusé, plus philosophique aussi. On peut alors témoigner de la réalité sociale, qu’elle soit contemplative ou cynique, d’un Japon contemporain.

Cherchez l’erreur

Les clés du succès

Plusieurs facteurs peuvent expliquer le succès de ce genre. Tout d’abord, le retour à une jeunesse idéalisée, où la méchanceté ordinaire n’existe pas, et où les devoirs de vacances constituent la seule vraie contrainte a quelque chose de rafraîchissant pour le lecteur.

Ensuite et surtout, le «tranche de vie» a le même effet sur le lecteur que les feel good movies – The Royal Tenenbaum, Little Miss Sunshine, Juno – sur le spectateur. Un monde sans méchanceté, sans violence, avec des tracas quotidiens pas insurmontables, a quelque chose de rassurant, de balzacien. Dans des temps troublés par les incertitudes, les menaces invisibles (crise, terrorisme, virus,…), il est réconfortant de se réfugier dans un idéal facile et sûr. Les «tranches de vie» participent à cette idée.

Enfin, pour les lecteurs étrangers, les «tranches de vie» sont une fenêtre ludique sur la vie quotidienne au Japon. On s’amusera à repérer ce que Vincent Vega de Pulp Fiction appelle les petites différences : les glaçons ne sont pas moulés mais taillés à même le pain de glace, les pantoufles qu’on met pour aller aux toilettes, l’impolitesse de se moucher en public…

Ces mangas sont donc à voir et à lire comme des oasis de calme, très riches narrativement, dans la masse des nekketsu et comédies romantiques qui abondent dans nos rayonnages.

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commentaires
  1. David dit :

    Mais c’est quoi ce post sans intro absurde? Ou est le discours sur tes baskets suivi de l’etymologie du mot et d’une discussion sur space jam et daffy duck?
    Tout va a vau-l’au!

  2. Jerome dit :

    Intéressant comme article. Tu me fais voir un autre aspect de Yotsuba (je l’ai lu recemment) propre au manga tranche de vie que je n’avais pas su identifier.

    Sinon côté manga tranche de vie, je recommande deux auteurs :
    – Mitsuru Adachi qui en dehors de ses romances sur fond de sport (à moins que se soit manga sportifs sur fond de romance, selon le lecteur) a fait quelques recueils de nouvelles excellents.
    – Rumiko Takahashi et sa série de nouvelles (dispos en France)

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