Ha ha ha ! Ca biche ou bien ? Quoi de neuf depuis le temps ? Moi, j’ai changé de boulot (par exemple). C’est rigolo et terrifiant à la fois. J’essaye également de ranger ma vie, ce qui est rigolo et terrifiant à la fois. Enfin, je sers de cible vivante pour un cours de lancer de couteaux donné à des malvoyants, et c’est rigolo et terrifiant à la fois. Si je ranime ce blog depuis trop longtemps laissé à l’abandon (à l’abandon ? à l’abandon ! à l’abandon…), c’est pour partager z’avec vous l’intégralité d’une interview que j’ai eu le plaisir de faire pour Zoo. Il s’agit d’un entretien de près de 45 minutes en compagnie de Brian K. Vaughan, Pia Guerra et Fiona Staples. Si tu ignores qui sont ces personnes, hâte-toi de découvrir leurs œuvres qui sont à proprement parler flabistouflantes. Ils venaient à l’occasion du Salon du Livre de Paris 2013 présenter Saga, dernière série en date de BKV et Fiona Staples ; par ailleurs, l’éditeur inviteur, Urban Comics, en profitait pour faire venir Pia Guerra, dessinatrice de Y The Last Man, réédité chez eux également. Trois-quarts d’heure de buvage de paroles, donc, orchestrés par Olivier Thierry, directeur de publication de Zoo (c’est lui qui pose les questions sur Ex Machina, par exemple) et où le fanboy qui sommeille en moi était très très très. (oui, cette phrase est complète). Si lire 45 minutes d’échanges vous ennuie, vous pouvez en trouver un digest en pages 8 et 9 ici. Sinon, à tout de suite.

Manifestement, je m’appelle Thomas.

L’interview (ce sera le seul intertitre du bouzin, vu que, bon, y’a pas d’autres contenus) – et aussi la plupart des parenthèses sont rajoutées par moi a posteriori :

Est-ce la première fois que vous venez en France ?

Vaughan : La première fois depuis longtemps. Je suis déjà venu quand j’étais étudiant.

On peut faire l’interview en français alors ?

Vaughan : Je regrette, je suis très mauvais en français. (en français dans le texte, obviously)

Nous sommes très contents de votre présence en France. Pour commencer, est-ce que vous pouvez nous parler de vos débuts ?

Vaughan : Quand j’ai commencé à écrire, j’étais un étudiant en cinéma à NYU. Mais je ne m’y plaisais pas vraiment : réaliser des courts métrages était très dur, très cher. J’aimais également la BD. C’est à ce moment que j’ai rencontré un éditeur de chez Marvel, James Felder. Il m’a entraîné dans le « Stan-hattan Project » : comme les locaux de Marvel se situent dans le même quartier que NYU, la maison d’édition s’est dit qu’elle allait donné leurs chances à des auteurs avec une formation « classique », prêt à travailler pour pas trop cher. Je m’y suis donc impliqué. Je suis véritablement tombé amoureux des comics. A ce moment, je me suis dit : « C’est bon, la télé et le cinéma, c’est fini pour moi ! Je ne veux plus faire que de la BD pour le reste de ma vie ! » (Oh, the irony…)

Votre premier travail pour Marvel était…

Vaughan : A vrai dire, je ne sais plus vraiment. Je pense qu’il s’agissait d’un numéro quelconque de X-Men ; j’écrivais les dialogues à partir du scénario d’un autre. Mais j’étais tout de même très excité de recevoir ma première paye, avec un chèque estampillé Spiderman.

Votre premier gros succès a été Y: The Last Man. Comment est né ce projet ?

Vaughan : Je pense que, depuis tout gosse, j’avais cette idée que la petit fille rousse qui passait devant moi tous les matins tomberait forcément amoureuse de moi si tous les autres gamins de l’école étaient morts. Je suis donc parti de ce fantasme complètement bizarre et masculin.

Beaucoup de gens disent que votre histoire est complètement irréaliste. Ca ne peut être que ça ! Ou alors Yorick est un parfait crétin ! Il faut attendre le chapitre 24 ou 25 avant qu’une fille n’accepte de coucher avec lui !

Vaughan : En fait, dans ma tête, au départ, l’idée d’un homme seul dans un monde de femmes semblait être le « scénario » d’un très mauvais porno. Mais il s’est avéré que, quand on est le dernier homme sur terre, on a plus de père ni d’amis et bien sûr, des milliards d’inconnus du même sexe que soi ont disparu. La première idée que l’on doit avoir, c’est pas « Chouette, je vais tirer mon coup ! » mais plutôt ce scénario cauchemardesque d’impuissance et de perte. J’aime l’idée d’un Yorick qui fait vraiment tout son possible pour rester fidèle à sa copine. C’était bien plus intéressant que de concevoir un pervers.

[SPOILERS] Dès le départ, saviez-vous que Beth allait le quitter ?

Vaughan : Oui, tout à fait. J’ai moi-même commencé à écrire le scénario après une rupture. Le sentiment que l’on ressent alors ressemble à ce qu’on imagine être celui que l’on ressent lors de la fin du monde. La première fois qu’un mec a le coeur brisé, je pense qu’il se rend compte que les femmes sont des êtres humains également. Ca fait parti du processus qui mène à l’âge adulte, je pense, tout ce truc de « tu seras un homme mon fils« . C’est donc complètement l’histoire d’un type au coeur brisé. Mais l’histoire de Y: The Last Man dépasse cette simple idée. Avec l’aide de Pia Guerra, ce scénario de départ s’est étoffé et l’univers de Y a commencé à prendre de l’ampleur.

Comment vous êtes-vous rencontré, avec Pia ?

Guerra : Quelques années avant de travailler avec Brian, j’étais déjà en contact avec l’éditrice Heidi MacDonald, de chez Vertigo. Je lui envoyais mes travaux, nous nos rencontrions chaque année à San Diego… Constatant mes progrès et mes difficultés à intégrer le circuit « mainstream« , elle m’a soumis plusieurs projets originaux.

Vaughan : J’étais dans le bureau de Heidi et j’ai vu des planches de Buffy sur son bureau. Je lui ai alors dit : « Qui que soit le type qui dessine comme ça, je le veux pour Y ! » Elle m’a alors répondu : « Elle n’est pas un homme, mais je suis d’accord avec toi ! » C’est comme ça qu’a débuté notre collaboration.

Guerra : Comme je vis à Vancouver, nous travaillions par e-mail.

En tant que dessinatrice, que saviez-vous de l’évolution de l’histoire ?

Guerra : Au départ, je n’avais pas vraiment idée de ce dans quoi je m’embarquais. Après deux ans à avoir planché dessus, je me suis rendu compte que le travail était énorme mais que quoi qu’il arrive, je devais faire en sorte que l’ensemble soit cohérent.

Saviez-vous que Y: the Last Man comprendrait 60 numéros ?

Vaughan : Absolument pas. Quand j’ai pitché Y pour la première fois, j’étais un inconnu dans le monde des comics. Dans ma tête, je m’étais préparé à ce que la série soit interrompue au bout de cinq numéros. Mais en même temps, le dessin de Pia est si beau… Et d’un autre côté, je raconte quand même l’histoire d’un type avec un singe pourchassé par des femmes en motos… Donc une part de moi se disait « On va être annulés au bout d’un an« , mais une autre disait : « J’ai un plan sur cinq ans au cas où ça se passe bien. » Je voulais vraiment pouvoir travailler sur une série stable. Quand le premier numéro est sorti et s’est vendu intégralement, Pia et moi avons commencé à nous dire que ce plan sur cinq années pouvait devenir une réalité.

Guerra : En fait, les premiers tirages étaient très faibles, 2 000 tirages dans un premier temps, quelque chose de cet ordre. Quand ces 2 000 se sont vendus en un jour, ça nous a vraiment surpris. C’était génial.

Pourquoi ne pas avoir fait de Y: The Last Man une série continue, à la Walking Dead, par exemple ?

Guerra : C’est le genre d’histoire avec un début, un milieu et une fin. Je ne voulais pas tomber dans les travers de certaines séries comme Hellblazer – que j’adore pourtant – où on en arrive à des numéro 90, 100, etc… sans que ça aille quelque part. Nous voulions nous contenter du meilleur de ce que nous pouvions faire de l’univers de Y.

Vaughan : Je voulais vraiment créer l’histoire du dernier garçon sur terre qui devient le dernier homme sur terre, ainsi que celle des femmes qui l’on aidé à parvenir à cet objectif. Nous aurions pu continuer indéfiniment à exploiter cet univers. Parfois, je me dis même « Oh, j’aimerais bien savoir ce qu’il se passe dans ce pays à ce moment du fléau. » Mais la conclusion d’une histoire lui donne aussi son sens.

Dès le premier numéro, tous les lecteurs se sont mis à spéculer sur les raisons du fléau. Aviez-vous toutes les explications dès le départ ?

Vaughan : Je savais ce qu’il se passait dès le départ. Mais je voulais également laisser aux lecteurs la possibilité de se faire sa propre opinion sur les origines du fléau. Après tout, ça n’est pas l’objectif du livre au départ. C’est l’histoire sur les questions liées au genre, avec ce jeune homme, etc… Je sais ce qu’il sait passé. Libre à vous après de choisir les cause de cette tragédie : la science, la magie, le rêve… Le fléau est causé par ce que vous voulez. Mais je sais ce que c’est réellement, et je ne le dirais à personne !

Nous devons vous emmener boire un coup…

Guerra : Moi-même je ne connais pas la « véritable » explication de Brian

Je me souviens avoir lu, quand le comic est sorti, qu’il s’agissait d’une façon d’explorer la géopolitique et la sociologie d’un monde où finalement, ce sont les personnes de sexe masculin qui mènent encore la barque. Mais au final, est-ce qu’il ne s’agit pas plus d’une espèce de fantasme de mec ?

Vaughan : C’est un peu des deux ! J’aime écrire sur les sujets politiques et de grandes thématiques qui dépasse l’individu. Mais je sais que ça peut être très ennuyant. Donc j’y ajoute ce truc un peu pervers du seul homme sur terre.

La plupart de vos travaux semblent avoir été marqué par le 11 septembre. D’après vous, comment est-ce que cet évènement a pu impacter la fiction américaine et surtout, comment avez-vous évolué suite à ça ?

Guerra : Je me souviens très bien du 11 septembre, c’était ma première journée de travail sur Y. Quelques heures avant la tragédie, j’avais écrit à Brian en lui disant que j’avais amassé beaucoup de documentation pour le premier chapitre : les uniformes des pompiers et policiers new-yorkais… J’étais très motivée par tout ça. Quelques heures plus tard, donc, je me réveille, et la ville est devenue un cauchemar. Nous n’avons alors pas vraiment pu penser au livre pendant quelques semaines. Quand nous nous y sommes remis, nous savions qu’il fallait changé quelques éléments du scénario.

Vaughan : Je me souviens que dans une des premières versions du script, nous avions des scènes en Afghanistan, qui jusque-là était un pays obscur, avec ce groupe d’hommes appelés les « talibans« … Avec le recul, je me rends compte que la réécriture de ce premier numéro était vraiment un exercice intéressant. Avant le 11 septembre, j’ai toujours cru que j’étais capable d’imaginer la vie après un cataclysme, d’écrire dessus. En tant que new-yorkais au moment du crash des deux avions, j’ai constaté que les gens réagissaient à la tragédie qui les entourait de manière bien différente que ce à quoi j’avais pu m’attendre : ils utilisaient beaucoup l’humour, par exemple. Ma vision du monde a beaucoup évolué avec cet événement.

Guerra : Je pense également que le ton de l’histoire a changé. Avant, nous étions vraiment dans un esprit « Ouais, on va tuer des milliards de types ! Ca va être marrant ! » Nous étions à l’aise avec le fait d’être sadique envers tout un groupe humain. Après, évidemment, notre façon de penser a littéralement changé.

En tant que dessinatrice, avez-vous participer à l’élaboration du scénario ?

Guerra : Je donnais pas mal de références et commentaires graphiques à Brian avant de commencer chaque nouvel arc scénaristique, dans lesquelles j’intégrais quelques idées.

Vaughan : Elle est modeste ! Elle a influencé l’évolution de l’histoire de manière bien plus importante que ces notes dont elle parle. Je me souviens de commentaires qu’elle m’a fait comme « Eh ! Yorick est un expert de l’évasion ! Et si on faisait en sorte qu’un de ses ennemis pratique le bondage ! » C’est comme ça que sont nés les numéros 18 à 20 (que je considère parmi les meilleurs de la série), où on comprend le comportement de Yorick et ses tendances suicidaires. En fait, plus Pia s’impliquait dans l’histoire, meilleure devenait l’histoire.

Nous allons passer à Ex Machina. C’est une des rares BDs que je relis. Comment définiriez cette série ? Superhéros ? Science-fiction ? Politique ?

Vaughan : Quand j’ai commencé à avoir l’idée de Ex Machina, le 11 septembre commençait à dater. Avec Y, je n’avais pas réellement eu l’opportunité d’aborder cette question franchement. Ex Machina m’a donné l’opportunité d’explorer le contexte politique post-11 septembre : on a George W. Bush en tenue militaire, sur ce porte-avion, qui est considéré comme un héros ; en Californie, un héros de film d’action devient gouverneur de l’Etat… Vivre à cette époque était absurde et effrayant ! Nous étions à la recherche de héros ; nous avons choisi de les trouver dans nos leaders politiques. Je voulais donc explorer cette question : est-ce que ces gens sont des héros, ou est-ce un truc américain, où nous essayons d’imposer nos dirigeants comme des figures superhumaines, qui finissent pourtant par nous décevoir ?

Mitchell Hundred, dans ce cas, est-il un héros, un méchant ?

Vaughan : Je ne crois pas vraiment à ce concept. Les héros et les méchants n’existent que dans les comics. Nous sommes tous des héros et des personnes horribles dans notre vie quotidienne.

Je pose la question parce que pendant une grande partie de la série, il passe pour ce gars qui fait tout pour bien agir (quelque soit les conséquences de ses décisions)…

Vaughan : C’est intéressant, parce que tout au long de la série, il fait un certain nombre de choses vraiment méprisables ; à d’autres moments, on peut se dire que c’est effectivement un bon gars, qui, par exemple, légalise le mariage gay à NYC plusieurs années avant que cela ne soit une réalité. J’ai tout fait pour que les lecteurs veuillent l’aimer, tout en gardant à l’esprit que je veux également qu’ils le détestent… A chaque fois que les gens aimaient un peu trop Mitchell, je le salissais un peu. C’est un personnage vraiment compliqué. Comme tous les politiciens, finalement.

Ce qui m’a frappé, c’est qu’il ne ressemble pas au politicien moyen. Effectivement, il fait des choix parfois difficilement justifiables, mais on a l’impression qu’il agit pour le bien-être de la majorité (ce, bien évidemment avant la fin de la série où il devient un personnage très sombre).

Vaughan : C’est un livre sur la machine politique. Aussi utopiste, honnête et bienveillant on puisse être au début, plus on est impliqué dans ce mécanisme, plus on est contraint de changer afin de s’intégrer à cette machine. C’est tragique. C’est d’ailleurs ce que je lui fais dire dès le départ.

Encore une fois, dès le début de la série, connaissiez-vous la conclusion ?

Vaughan : Oui. Je savais à quoi allait ressembler les dernières planches dès le départ. Mais j’ignorais comment allait évoluer le monde dans lequel évoluent mes personnages. D’ailleurs, dès le premier numéro, le lecteur est prévenu par Mitchell qu’il va évoluer en un personnage très sombre.

Comment est-ce que le public a réagi à cette série ?

Vaughan : Il m’a été d’un réel soutien. Une des choses agréables avec les comics, c’est que nous avons été amenés à parler du 11 septembre bien avant que le cinéma ou la télévision ne le fassent, du fait du temps et de l’argent que cela implique. Quelques personnes ont pu être choquées que des auteurs s’accaparent du sujet, estimant qu’il était « trop tôt ». Mais en tant que créateur, je préfère qu’il soit trop tôt pour parler d’un sujet, quel qu’il soit, plutôt que trop tard.

En fait, on s’écarte très rapidement du 11 septembre pour se focaliser sur un superhéros devenu maire de NYC. Les opinions politiques de Mitchell sont-elles les vôtres ?

Vaughan : Non ! Certains ont cru que c’était ma voix qui résonnait par le biais de Mitchell. Croire ceci serait absolument faux. C’est intéressant d’écrire un personnage dont on se sent très éloigné idéologiquement. La fiction n’est pas un bon moyen pour exposer ses propres idées politiques, je pense.

Passons à Saga ! On dirait que cette série est un moment clé dans votre oeuvre, dans la mesure où il s’agit de SF et de fantasy, avec une vision moins réaliste d’un point de vue terrien, dirons-nous. De quoi s’agit-il en fait ?

Vaughan : En fait, c’est très simple, depuis Y et Ex Machina, je suis devenu père. Ca m’a rendu fou ! Je n’avais plus l’excitation de la sortie mensuelle d’un comic… Ma femme me l’a fait remarqué. Je me suis donc rendu compte que l’écriture de BD était ce qui avait structuré ma vie jusqu’ici. J’ai commencé à réfléchir à une nouvelle série sur les enfants…

Oui, mais ça aurait pu être quelque chose de réaliste… Là, vous avez décidé de concevoir cet univers incroyable, avec des personnages qui ont des écrans à la place de la tête… Ca ressemble plus à du Grant Morisson qu’à du Brian K. Vaughan, non ?

Vaughan : Si on écoute les histoires que racontent les nouveaux parents à propos de leurs enfants, on a beaucoup de mal à comprendre leur enthousiasme. En tant qu’expérience personnelle, être parent, c’est génial. Mais le raconter à des gens non concernés, c’est ennuyeux au possible. Je voulais donc utiliser l’excitation et la peur qu’est la parentalité et l’élever dans ce monde grandiose, spectaculaire. L’univers de Saga n’est pas étrange pour être étrange. Je veux que mes personnages, quel que soit le monde qui les entoure, puissent également ressentir des émotions réelles.

Comment est-ce que vous réagissez quand Brian vous demande de dessiner deux femmes composées uniquement d’une gigantesque tête sur une paire de jambes, ou des robots faisant l’amour ?

Staples : Je me contente de faire comme si tout était normal, tout simplement ! Je dessine ce dont l’histoire à besoin. Ce n’est que quand je me rends compte que d’autres personnes vont être amenées à lire et voir ce que je dessine que je me dis « Hmmmm… ma mère va lire ça… » Mais en fait, quand je dessine, je m’en fiche un peu. C’est mon boulot après tout !

Même question que tout à l’heure : comment vous et Fiona avez-vous été amenés à travailler ensemble ?

Vaughan : Je suis un fan des travaux de Fiona. Je lis beaucoup de comics et bien souvent, j’en laisse pas mal au rebut parce que le dessin ne me plaît pas. Ca n’est jamais arrivé avec les séries sur lesquelles a travaillé Fiona. Quand j’ai parlé à Steve Niles de mon intention de commencer cette série dingue de SF/fantasy, mais que j’avais besoin d’un dessinateur capable de me suivre n’importe où dans mes délires, il a tout de suite pensé à Fiona. C’est comme ça que nous avons été mis en contact.

A votre avis, sur combien de numéros est supposé se déroulé Saga ?

Vaughan : J’espère que ça va être la plus longue série sur laquelle je travaillerai. En fait, le dernier numéro, ça sera quand Fiona m’appellera pour me dire qu’elle n’en peut plus, qu’elle est devenue cinglée et qu’elle ne sait plus dessiner ! Contrairement à Y, où je connaissais la fin et où l’aventure était finalement assez courte (le passage à l’âge adulte), la série s’appelle Saga. On ne peut pas appeler quelque chose Saga s’il s’agit d’une mini-série en six numéros. Ca va être épique, on va y suivre une famille, ça va s’étaler dans le temps… Il s’agit donc bel et bien de l’histoire d’Hazel. Et même si pour l’instant elle n’est qu’un nouveau né, nous allons la suivre pendant très longtemps…

Staples : …presque en temps réel !

Vaughan : Ma fille va grandir en même que Hazel. J’aimerais que le personnage et ma fille grandissent ensemble.

Savez-vous au moins comment cela va finir ?

Vaughan : Je sais exactement à quoi ressemblera la dernière page du dernier numéro. Comme pour Y, en fait. Mais là encore, je ne sais pas exactement comment nous allons en arriver là et il est très probable que de nouveaux arcs scénaristiques se greffent à l’ensemble avec le temps.

Staples : Pour ma part, je n’ai aucune idée de la conclusion de l’histoire. Je préfère ne pas connaître la suite à l’avance, en fait.

Vaughan : Si demain je me fais percuter par un bus, la fin de Saga sera perdue à jamais ! Mais je fais confiance à Fiona pour trouver une conclusion acceptable !

Comment est-ce que le lectorat a pu réagir au changement d’écriture et de type de scénario ?

Vaughan : Je ne sais pas vraiment, en fait. A chaque fois que je termine une série et que j’en commence une autre, je dis au revoir à un public et démarre avec un nouveau. C’est comme ça que je l’imagine.

Staples : De toute manière, je ne suis pas sûre que le style ait tant changé que ça. Les retournements de situation, les suspenses, etc… qui sont la marque de fabrique de Brian sont toujours très présents.

Vaughan : Mais il y a aussi des éléments que je n’avais jamais vraiment travaillé jusqu’ici. La narration, par exemple. Je voulais que l’on ait le même type d’interaction textuelle qu’avec un livre d’histoires pour enfants. Tout ce que je sais, c’est qu’à chaque nouveau numéro, nous gagnons de plus en plus de lecteurs. Nous bénéficions également de la nouveauté que sont les éditions numériques. Avec Y, nous avons pu jouir des trade paperback qui étaient assez nouveaux à l’époque et nous ont permis de toucher un public pas aussi accroc aux comics que les lecteurs achetant la série numéro par numéro. Avec l’édition numérique, j’ai l’impression que nous touchons également un nouveau public.

Staples : On peut lire le premier numéro gratuitement en ligne, par exemple. Ca permet de captiver une audience qui n’aurait peut-être pas acheté ce premier numéro. Comme chaque numéro se termine sur un nouveau rebondissement, on crée une attente.

Vaughan : En fait, je fonctionne comme un dealer !

Enfin, parlons de Lost. Comment avez-vous été impliqué dans cette aventure ?

Vaughan : Je pense que tout ça a commencé grâce à Pia et à Y: The Last Man. Beaucoup de gens ont aimé la série. Ca m’a vraiment ouvert pas mal de portes. C’est comme ça que Damon Lindelof, un des producteurs exécutifs de Lost, m’a contacté : « Si tu peux écrire pour un medium visuel sérialisé, peut-être que tu peux le faire pour un autre medium visuel sérialisé. » Je suis donc arrivé en tant qu’auteur pour la série quasiment du jour au lendemain, sans synopsis ou proposition préparée à leur montrer.

Après trois saisons, vous avez décidé d’arrêter de collaborer à l’écriture de la série. Pourquoi ?

Vaughan : A la fin de la cinquième saison, l’équipe m’a proposé de participer à l’écriture de la conclusion de la série. J’ai vraiment aimé prendre part à la création de Lost. Mais je me suis également rendu compte à ce moment que j’avais l’âge de Damon quand lui a créé Lost. Comme la série était entre de bonnes mains (LOL), j’en ai profité pour m’éclipser et créer à mon tour quelque chose de nouveau.

Quelle est la différence entre l’écriture de série BD et l’écriture de scénario de série télé ?

Vaughan : C’est énorme. La collaboration dans le monde de la BD, c’est bien ! Ca me permet de travailler avec des personnes talentueuses comme Pia ou Fiona. Mais ces collaborations sont réduites et presque privées : nous travaillons chacun dans notre coin, puis nous mettons l’ensemble en commun. Le monde de la télé est beaucoup plus collaboratif. Il faut imaginer huit ou neuf scénaristes criant dans une même pièce. C’est intense.

Vous êtes arrivé en cours de saison trois, alors que l’intérêt du public pour Lost commençait sérieusement à décliner. Avec votre arrivée, les statistiques se sont mises à remonter. Y êtes-vous pour quelque chose ?

Vaughan : Absolument pas ! Ca n’est pas possible ! Nous avons été des dizaines d’auteurs à travailler sur la série, certains avec plusieurs décennies d’expérience derrière eux. Je ne peux pas tirer crédit du travail de ces personnes. Je n’étais qu’un nom parmi tant d’autres.

Dans ce cas, quelles sont les idées que vous avez eu qui ont été retenues dans la série ?

Vaughan : Il n’y en a pas vraiment qui me viennent en tête, à vrai dire. Comme je l’ai dit, le processus d’écriture résulte plus d’idées lancées parmi tant d’autres que d’explications posées les unes après les autres lors d’un tour de table. Damon et Carlton nous donnaient les grandes directions ; à nous derrière d’apporter de la consistance à l’ensemble. Mes contributions sont en fait assez minimes. Le processus est très précis : un épisode est décomposé en une multitude de parties sur lesquelles travaillent tous les auteurs. Ensuite, deux auteurs partent chacun de leurs côté, l’un écrivant une moitié du scénario, l’autre l’autre moitié. L’équipe rassemble alors les deux moitiés, discutent les pour et les contre. Enfin, Damon et Carlton font une dernière relecture et valident le scénario final.

Une des questions qu’on doit vous poser souvent : saviez-vous comment Lost allait finir ?

Vaughan : Ce qui était intéressant avec Lost, c’est que le public se disait que les auteurs travaillaient à l’avenant, au fur et à mesure, alors que nous suivions une ligne scénaristique établie depuis des années (re-LOL). Evidemment, donc, je connaissais la fin globale de la série. Je ne nie pas que parfois nous devions adapter cette histoire principale, surtout en raison de paramètres externes (un acteur malade, ce genre de choses…)

Est-ce que ce travail sur Lost vous a aidé professionnellement ?

Vaughan : Bien sûr ! Et même si je suis avant tout auteur de BD, je laisse une porte entrouverte pour la télévision. J’ai par exemple écrit le pilote d’une série produite par Steven Spielberg basée sur un livre de Stephen King (il s’agit de Under the Dome qui à cette époque était toujours en cours de production). Mais je souhaite que l’écriture de BD reste mon activité principale.

Quelle série regardez-vous ?

Vaughan : Vous regardez quoi, vous ?

Guerra : En ce moment, je suis dans Community. J’ai adoré les saisons deux et trois, mais la saison quatre n’est pas top.

Staples : Pour ma part, je ne regarde que New Girl et Spartacus.

Vaughan : D’ailleurs, dans Saga, on sent bien cette inspiration New Girl ! Et donc pour ma part, je regarde Mad Men et Breaking Bad. Ce sont les deux principales séries que je regarde en ce moment. Oh, et j’oublie Bunheads !

Pour finir, il y a quelques mois, j’ai interviewé Neil Gaiman et il vous a cité comme étant l’un des auteurs les plus intéressants en ce moment. D’après vous, comment est-ce que les auteurs américains ont « reconquis » le milieu de l’écriture de comics, là où les britanniques étaient les plus importants dans les années 1980 ?

Vaughan : Je pense que le seul moyen qu’ont les auteurs américains pour contrer les auteurs britanniques est de collaborer avec des artistes canadiens ! C’est la seule arme secrète que j’ai trouvé. Plus sérieusement, je pense que ma génération d’auteurs a grandi en lisant Watchmen et Sandman. Ces auteurs britanniques ont forcément eu une influence sur notre écriture et maintenant, nous pouvons l’assimiler, la digérer et l’adapter. Si j’en suis là aujourd’hui, c’est aussi grâce à des Alan Moore ou des Neil Gaiman qui ont su nourrir mon imagination.

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