Il y a précisément un an sortait un album qui va, je le pense, me suivre toute ma vie. Il s’agit de Superman, par le groupe Suiyoubi no Campanella – ou Wednesday Campanella par chez nous, ou encore SuiKan (ou WedCamp) chez les fanboys et les fangirls.

En un an, j’ai eu le temps de saigner et retourner ce disque, trouvant à chaque écoute une nouvelle raison de m’extasier devant la magie de cette musique. Je ne suis pas le seul à être de cet avis. Les médias japonais ont tôt faits de porter Superman, sinon aux nues, en tout cas comme un très beau passage de l’indé vers la major. En outre, les journalistes internationaux basé au Japon auront remarqué cet objet pop et l’auront largement salué [1]. Dans cet article long comme un jour sans pain, sur ce blog abandonné de tous, je vais donc vous livrer les raisons de pourquoi j’aime tant Superman, morceau par morceau. Peut-être même que ça partira en introspection sur pourquoi on écoute des morceaux de musique dans une langue qu’on ne comprend pas, et pourquoi ça ne retire rien du tout au plaisir de l’écoute. Mais avant cela, un peu de mise en contexte.


Contexte

Suiyoubi no Campanella est un projet né en 2012. Dir. F et Hidefumi Kenmochi, les initiateurs, ont été secoués par la catastrophe du Tohoku (11 mars 2011), et voulaient à ce moment créer quelque chose qui ait du sens. Aussi se sont-ils mis en tête de former un trio féminin, quelque chose qui ressemblerait à Perfume, mais en folklorique. En 2012, ils rencontrent KOM_I à une soirée. Elle rejoint rapidement l’aventure, et ce qui devait être un trio féminin devient finalement un one woman show. Les rôles sont donc les suivants : Kenmochi fait la musique et écrit la plupart des paroles (sur Superman, c’est l’auteur de tous les morceaux) ; KOM_I écrit parfois les paroles mais surtout les interprète, seule sur scène ; Dir.F fait certainement des trucs, mais c’est pas clair, un peu comme Kephren dans IAM. Au fil du temps, d’autres personnes se sont greffées au projet, notamment Bunta Shimizu, jeune styliste tokyoïte qui habille KOM_I depuis un an.

Pendant ses premières années, le groupe sort démos, maxis, EP… en indépendant, et multiplie les performances scéniques incroyables et poétiques. KOM_I est seule sur scène, et performe comme si elle était dans un karaoké géant. Incapable d’apprendre une chorégraphie par coeur – dixit elle-même – elle improvise des danses zinzins, escalade les structures servant à fixer les lumières, slamme dans une boule transparente géante, dépèce et découpe un cerf sur scène… Si vous voulez en savoir plus sur le groupe, Tracks avait réalisé un petit reportage qui force un peu le trait. Sinon, il y a ce docu sur Apple Music, dispo si vous êtes abonné au service.

Personnellement, j’ai croisé SuiKan pour la première fois au détour d’un mix Youtube, avec Momotaro. Ca a été le coup de foudre musical direct. Certes, le clip a joué sur la fascination, mais musicalement, c’était exactement le genre de rap que je cherchais depuis si longtemps. Depuis, la passion a grandi, jusqu’à ce jour béni du 21 mai 2017, où j’ai pu l’interviewer après ses premiers concerts en Europe.

Mais assez parlé de moi (pour l’instant), et revenons à Superman. Comme dit plus haut, c’est le premier album studio en major du groupe. Les fans de la première heure – et de la deuxième heure comme moi – attendaient cette galette avec impatience et crainte. Impatience, parce que deux mois auparavant, le 30 novembre 2016, le groupe avait déjà lâché du biscuit avec le maxi Superkid. Il contenait les deux premiers tubes de Superman, à savoir Aladdin et Ikkyu-san, et un inédit, Matsuo Basho. Ces morceaux étaient extrêmement engageants – on va y revenir – et donc ça faisait plaisir. La crainte était surtout liée au risque pour SuiKan de se « dévoyer » avec leur signature chez Warner. Et en fait, neni ! Ces 37 minutes et 10 morceaux sont parfaits. Certes, il y a désormais plus de moyens pour faire des concerts au Budokan, par exemple, et aussi des partenariats dingos avec la JRA (le PMU japonais) ou Freixenet (le cava), mais la fraîcheur, l’inventivité et l’énergie du groupe sont toujours là. Les grands marqueurs principaux du groupe sont bien présents, musicalement comme conceptuellement. Par exemple, tous les morceaux ont pour titre le nom d’une personnalité (historique ou fictive) ou d’une créature mythologique. Et comme le nom de l’album l’indique, les personnalités traitées seront d’une envergure plus grande que nature, par leurs accomplissements, leur physique ou la trace qu’ils et elles ont laissé dans l’imaginaire collectif.

On va donc analyser chaque morceau ainsi, suivant les préceptes de Zeami, grand auteur de théâtre noh, et objet du 9e morceau : le tempo en premier, l’instrument en deuxième, et la voix en troisième. J’analyserai donc d’abord la production, ce qui va nous parler le plus directement, surtout si l’on ne parle pas japonais. Ensuite, on passera à la musicalité de la voix de KOM_I, ou à son flow si elle rappe. Enfin, on se penchera sur les paroles, l’intelligence du texte et ce genre de choses de terminale L.

Cette intro beaucoup trop longue touche à sa fin, on va pouvoir rentrer dans le vif du sujet. Suivez-moi !

Aladdin

On est directement mis dans le bain avec un bon 128 BPM régulier qui roule bien. C’est l’entrée en club : on entend la musique de l’extérieur avant d’être projeté sur le dancefloor. La première partie est donc toute en rythme, avant de premières attaques mélodiques, la petite guitare discrète funky et des cordes qui positionnent le morceau dans la bonne house des familles. Surtout, il y a le pont à la fin des ⅔ du morceaux qui nous rappelle évidemment le break de Wanna Be Startin’ Somethin’ de Michael Jackson, qui avait d’ailleurs déjà inspiré SuiKan sur le morceau introuvable Daigoro (mais écoutable sur le Megamix HS #OtakFM dédié au groupe). Et puis ça repart comme en 14. L’ambiance est donnée : l’album sera étonnant et dansable.

Sur la partie purement chant, KOM_I montre qu’elle a de la tessiture et du style, et un grain de folie sympatoche. Même si elle ne chante pas toujours très bien, on se laisse mener jusqu’au bout.

Côté paroles, c’est le dawa. Comme beaucoup de morceaux de SuiKan, deux univers n’ayant a priori rien à voir sont fusionnés pour en créer un troisième, cohérent. On a eu droit à la samba associée aux pratiques bouddhistes de Nara dans Phoenix, aux péripéties d’une office lady gambadant à travers la France dans Marie-Antoinette, au mélange Himalaya/Summer of Love dans Yukiotoko Yeti… Là, ce sont les univers des Mille et Une Nuits et des centres commerciaux spécialisés dans le matériel industriel qui se rencontrent. Oui, ça a un sens.

Fondamentalement, la narratrice de l’histoire nous raconte son périple au Aladdin Home Center afin de trouver un produit abrasif suffisamment puissant pour retirer la rouille qui recouvre la surface de sa vieille lampe. Le clip qui accompagne le morceau ajoute un niveau supplémentaire de lecture : il se déroule dans un bowling où l’employée KOM_I passe son temps à essuyer et frotter les boules comme autant de lampes à faire reluire. Les clin d’oeil à The Big Lebowski y sont nombreux, du petit coup de langue propre à Jesus aux plans sur des jambes féminines.

Cette chanson est en fait une porte d’entrée. Pour les néophytes qui découvrent le groupe avec cet album, SuiKan a déployé l’ensemble de ses talents : productions millimétrée empruntant à la house, au disco, au funk, à l’IDM, au hip-hop. KOM_I fait la même chose : passages chantés un peu vaporeux, rap plus roque, mettant en paroles un univers un peu obscur dans lequel on va malgré tout plonger.

Sakamoto Ryoma

Le morceau de la force tranquille, dans la mesure où il titre quand même à 138 BPM, mais qu’il joue davantage sur les gammes mineures, rendant l’ensemble plus mélancolique. La rythmique est également plus complexe que sur Aladdin, puisque des nappes de piano régulières couvrent régulièrement les percussions du début de morceaux, alternant un staccato aérien. Ca et là, des bruits aquatiques renforcent l’aspect pacifié du morceau. Cette musique en apparence plus douce (en réalité recouvrant une forme de stress) va servir de contrepoint à des paroles plus angoissées.

C’est la KOM_I pop qui chante là. Pas de freestyle. Les couplets sont faits d’inflexions virevoltantes et descendantes, les refrains sont des choeurs plus aigus, mélangeant japonais et anglais.

Sakamoto Ryoma fut un des réformateurs du Japon, voulant mettre fin à la pleine puissance du shogun. Admirateur des constitutions américaine et britannique, son souhait le plus cher était de faire rentrer le Japon dans la modernité, d’en faire un grand pays sur la scène internationale. Il meurt assassiné en 1867, à l’âge de 31 ans, quelques mois avant l’abdication des Tokugawa et la ré-institution de l’empereur comme souverain effectif du Japon. La chanson parle donc de lui, vu à travers les yeux de son épouse, Oryo, quelques instants avant son assassinat. On comprend la mélancolie de l’air. Si le ton est plus grave, Hidefumi a tout de même placé des jeux de mots intraduisibles dans le refrain, jouant sur les sonorités de la prononciation de certains mots anglais avec l’accent japonais.

Cette deuxième chanson indique certes que le groupe peut se montrer sérieux, mais aussi qu’il est désormais davantage orienté pop – donc a priori plus accessible – que ses débuts ambient et hip-hop.

Ikkyu-san

Bon, c’est le banger de l’album, le titre qui fait danser tout le monde, la carte de visite internationale de SuiKan. Y’a plein de choses à dire, mais tenons-nous en à l’ordre que nous nous sommes imposés jusqu’ici.

Donc la prod. On est en plein dans l’actuel revival disco-funk qui agite la pop japonaise actuellement. De la basse d’intro à la basse d’outro en passant par le petit saxophone discret et les claps binaires, on est bien dedans. La basse nous sert de fil conducteur confortable avec son petit 117 BPM, sur lequel se construit la guitare. On swingue tranquillement, on fait des clins d’oeil à ses voisins et voisines sur le dancefloor, on balance les bras, on se fait surprendre par les synthés qui résonnent de temps en temps, mais tout se passe de façon extrêmement chaloupée. Même lorsque la musique est suspendue juste avant le pont, on peut dandiner. Bref, ça fleure bon les années 70-80, ça fait plaisir, et on se l’écoute une deuxième fois parce que ça se consomme sans modération, des trucs comme ça. Pourtant, malgré le caractère très positif du morceau, on peut ressentir une petite pointe de nostalgie. Elle s’expliquera dans le 10e et dernier morceau de l’album.

Là, comme dans Aladdin, KOM_I alterne entre ses identités de chanteuse et de rappeuse. D’ailleurs, dans le clip, elles sont proprement formalisées, avec la paisible KOM_I et l’excentrique KOM_ZOU. L’ensemble est bien équilibré. Le flow des rap est en accord avec la prod, les phases chantées collent au funk et aux instruments plus légers, c’est… c’est vraiment trop bien !

Nous vivons la chanson du point de vue d’une admiratrice de Ikkyu. Ikkyu fut un moine zen du XVe siècle, connu pour sa poésie et les frasques que lui prête la culture populaire. Possible fils illégitime de l’empereur, on dit de lui que, tout moine qu’il était, il n’hésitait pas à se bourrer la gueule et à fréquenter les bordels de Kyoto. Surtout, il était connu pour son intelligence, tournant en ridicule sa hiérarchie monastique et même le pouvoir en place à l’aide de ses traits et ses pirouettes verbales.

Dans le morceau, il est transformé en petit fifrelin qui échappe à la police tokyoïte, malgré les barrages de flics (#ACAB) sur le Rainbow Bridge, fait marrer tout le monde, utilise le mogukyo du temple pour créer un beat de 16 mesures qui fera danser les moines et fout le zbeul chez les nobles.

Le clip est un joyeux bordel réjouissant, réunissant la schizophrénie artistique de KOM_I, un Ikkyu super swaggé qui danse comme un dieu et est aussi un terroriste (oups), et une assemblée d’incroyables et de merveilleuses où b-boys et b-girls sapés croisent drag-queens, lolitas decora et anciennes des clubs tokyoïtes du début des années 90.

Bon sang, qu’est-ce que j’aime ce morceau… Allez, on se l’écoute une troisième fois.

Onyankopon

Après toute cette danse, on va souffler. Sauf qu’encore une fois, alors que le morceau a l’air plus tranquille que le précédent, il titre en réalité à 135 BPM ! Une illusion entretenu par les accords de piano et les quelques cordes langoureuses posées sur un rythme breakbeat ounse ounse. Mais bon, la réalité, c’est qu’on veut continuer à nous faire danser. Si on se laisse porter par les quelques notes aériennes synthétique qui jouent l’air, l’ensemble du morceau est beaucoup plus minéral que les précédents.

Sur les voix, je suis obsédé par l’intro. Par les premières paroles du choeur qui semblent dire « This is a whole new dawn » et qui ressemblent à du gospel rap. Par le « Come on » de KOM_I juste avant qu’elle ne se lance dans son rap. Le flow est précis et presque murmuré, avec quelques breaks mélodiques chantés.

Concernant les paroles en elles-mêmes, je suis un peu perdu. Onyankopon est le nom d’une divinité Ashanti, un dieu solaire (tiens tiens…) quasiment tout puissant. En japonais, « nyan » est l’onomatopée du miaulement. Aussi, récemment, Onyankopon – la divinité, pas la chanson – a fait l’objet d’une adaptation dans une série animée complètement foutraque où Onyankopon est, je vous le donne en mille, UN CHAT !!!§§! SuiKan prend un parti similaire, puisque la narratrice de la chanson se rend dans un bar à chats pour passer le temps et réfléchir à ce que sont devenues les divinités ashantis depuis le temps qu’elles sont descendues sur terre. La chanson mélange références à cette mythologie ainsi qu’à la culture ghanéenne contemporaine.

En vrai, plus un morceau pour danser que pour s’esbaudir sur les paroles.

Genghis Khan

L’intro du morceau surprend. On imaginerait davantage ce rythme rebondissant et ces chants clappés dans un morceau dédié à l’Afrique, COMME ONYANKOPON, PAR EXEMPLE. Mais non. C’est bien pour un titre dédié à Temujin. Donc bon. C’est le morceau le plus tranquille de l’album, à 115 BPM. Petites percus à peau, snare discret et accords de piano omniprésents pour accompagner une track qui va aussi chercher du côté des synthés, des swipes et des voix pitchées à la Major Lazer.

Plus que du chant mais moins que du rap, l’essentiel du travail vocal de KOM_I suit la rythmique imposée par la production, dans une forme de spoken-word complexe, virevoltant avec la musique. C’est aérien comme les immenses étendues de la steppe mongole.

Sur les lyrics, SuiKan s’est une nouvelle fois fait plaisir. Evidemment, le titre fait référence au grand conquérant mongol du XIIIe siècle. Il faut cependant noter que « jingisukan » est également le nom d’une spécialité d’Hokkaido – déjà mentionnée par KOM_I dans Shakushain. Et c’est cette définition de Genghis Khan qui est d’abord retenue dans ce titre. La narratrice nous présente donc son restaurant spécialisé dans la viande d’agneau, le Genghis Khan, avant de nous présenter son second restaurant, le Kubilai. Les références à la Mongolie dans la culture populaire sont légions, du jeu vidéo Aoki Okami to Shiroki Mejika aux taches mongoloïdes.

Après le petit coup de down introspectif de Onyankopon, Genghis Khan nous remet sur les rails et nous ouvre l’appétit pour le 6e morceau.

Chaplin

Encore une production intéressante. On commence par une intro toute en nappes synthétiques avec des bruits aquatiques. La montée doit nous conduire vers un drop de folie, mais on est ramené au sol avec une rythmique saccadée chtonienne qui rappelle encore une fois la musique du Golfe de Guinée. Un petit break aérien, où les percussions se font plus discrètes, et on revient au sol. On finit le morceau sur une chantilly montée aux swipes et aux nappes aigues. Avec 150 BPM, c’est la track la plus rapide du skeud.

Sur son interprétation du morceau, KOM_I ne se cache pas et affirme tout haut avoir voulu faire quelque chose de stupide et marrant, différent de la pop japonaise comme on la connaît. Elle prend une voix renfrognée volontairement, aussi proche du sol et du rythme que possible. On l’imagine chanter la tête rentrée dans les épaules, avant de se redresser sur les breaks. La voix est à peine poussée, on est dans une sorte de murmure fort séducteur, jouant sur les onomatopées.

Alors quel rapport avec le grand Charlie Chaplin dans cette chanson ? Eh bien pas grand chose, sinon que la narratrice raconte ce qu’elle fait la nuit alors que des rediffusions des films de Chaplin passent dans sa télé. Et donc elle cuisine. Les deux premiers couplets sont une recette de chawanmushi aux champignons. Les quatre suivants sont plutôt dédiés à une sorte de crème brûlée au matcha. C’est n’importe quoi. L’objectif de cette chanson est de détourner l’auditorat du sens propre des paroles, pour qu’il se laisse porter par les jeux de sonorités.

Le petit rire qui ponctue Chaplin est une sucrerie avant de rentrer dans le 7e morceau, mon préféré de l’album.

Audrey

Qu’est-ce que je peux aimer ce morceau… Un peu triste qu’elle ne l’ait pas interprété à Reims, mais bon… Comme dans Genghis Khan, Audrey empreinte des éléments à Major Lazer (synthbass étouffées, swipes qui montent et descendent, voix pitchées, synthés aquatiques) mais y ajoute des accords de piano house parfois brillants, parfois mats et une gestion de la rythmique explosive. Et pourtant, ça ne fait que 128 BPM. Il y a une angoisse, une urgence, dans ce morceau, quelque chose à crier. Les gammes mineures renforcent ce sentiment.

Comme on le voit dans le live Time to Play, KOM_I est presque fragilisée. Elle doit atténuer sa voix et monter dans les aigus. Mais elle doit malgré tout crier. Ces montées de voix à mesure que le piano se fait plus ténu, ça me fout la chair de poule à chaque fois, jusqu’à ce que le drop synthétique tombe. On notera également le jeu entre la voix de tête et les choeurs en écho. Tout est fait pour nous mettre dans un état de transe féérique.

La chanson est un hommage vibrant à Audrey Hepburn, « fée éternelle qui a atterri sur nos écrans », et premier personnage féminin du disque. Sont référencés deux de ses films les plus connus, Roman Holiday et Breakfast at Tiffany’s. L’urgence que laisse transparaître KOM_I dans son interprétation est expliquée dans la chanson par le fait que la narratrice n’a qu’un week-end de 3 jours pour passer du temps avec la Princesse Anne.

Trois jours avant quoi ? On ne sait pas. Partout dans le monde, Audrey Hepburn a été adulée. Mais le Japon a peut-être une place à part, si on en croit cette vidéo. Et on ne va pas revenir sur Mickey Rooney en M. Yunioshi, pas de panique. Peut-être que ces trois jours sont une référence au fait que l’actrice ait mis une semi-fin à sa carrière à la fin des années 60 pour se consacrer pleinement à des oeuvres caritatives. Ou alors est-ce un rappel que la maladie l’a emportée à l’âge de 63 ans, alors qu’elle avait encore tant à offrir.

Pour moi, ce morceau est un appel à la fête, à l’urgence de la vie. C’est un banger avec un potentiel clubesque de dingue. Et ça me tue qu’on ne danse pas plus dessus.

Kamehameha Daioh

Ce morceau est l’OVNI de Superman. Une production fruitée quasiment toute en percussions, qu’il s’agisse de tablas, de bendir, de snares, de gigantesques tuyaux de PVC sur lesquels ont tape (en tout cas, c’est l’impression que ça me donne) ou d’autres trucs que je serai bien incapable de nommer. Avec ses 136 BPM, on entre dans la dance du turfu qui fait secouer les carapaces.

La performance vocale de KOM_I est fascinante sur ce morceau, toute en circonvolutions, maîtrisant mieux sa voix. Elle rend une production terrienne et aquatique d’un coup très solaire. C’est elle qui transforme l’île qu’est ce morceau en île tropicale.

Wah, j’ai pas trop de trucs à dire sur ce morceau, ça me navre. Bon, alors évidemment, ça parle de Hawaii et de son premier souverain, Kamehameha. Fans de Dragon Ball, passez votre chemin, parce que j’ai pas l’impression qu’il y ait ne serait-ce qu’une petite référence au manga. Ici, Kamehameha semble avoir été transporté dans le temps présent, habillé comme il est représenté dans sa statuaire traditionnelle (un casque, une cape, et rien d’autre). Alors qu’il explique aux condés (#ACAB) sa situation, il se souvient du temps passé où se gambader à poil à Waikiki ne posait pas de problèmes aux forces de l’ordre.

Le clip est à l’image du morceau : différent. Tout est en décor artificiel, qu’il s’agisse de toiles tendues pour répliquer un panorama de plage, ou de CGI un peu kitschou. Surtout, le clip joue sur les syllabes « kame » qui signifient – entre autres [2] – tortue. Donc y’a v’la la quantité de tortues dans le clip, on est bien contents. En outre, la tortue occupe une place particulière dans la mythologie polynésienne, qu’il s’agisse du dieu de la guerre Tu, dont c’était le symbole, de Honu, qui aurait mené les premiers hawaïens sur l’archipel, ou encore de Kailua, qui n’est pas qu’une liqueur de café, mais aussi une divinité tortue protectrice. A MEDITER.

Zeami

C’est le plus long morceau de l’album avec ses 4 minutes 30. Un bon BPM à 148 que ne laissent pas présager les premiers accords de piano, et surtout un travail sur la spatialité du son, plus précis que sur les autres morceaux. L’intro piano/cordes construit bien le premier mini drop créé par l’apparition de la base rythmique. Au bout d’une minute, premier break dubstepisant, avant un retour aux cordes. Et ça continue, et ça alterne… La production du morceau joue constamment sur cette tension, entre rythme cavalcadant, pizzicati, séquences orchestrales, vides, pleins, jeux de questions/réponses. L’ensemble est équilibré et varié comme une pièce de théâtre dramatique.

On retrouve la KOM_I de Audrey, appelant une urgence, transposant la tension de la production dans sa voix. Cependant, contrairement à Audrey, on n’est pas dans la fragilité. La voix est assurée et joue sur plusieurs champs. Entre chant standard, paroles murmurées, choeurs en back, refrain choral, on a de tout sauf du rap… Le pont à 2’36, sur le bruit de cheval, avec la voix passant d’une oreille à l’autre [3], ça me rend fou.

Conceptuellement, la chanson est moins délirante que d’autres dans l’album. Ce qui ne l’empêche pas d’être très riche. Plus qu’une histoire, c’est encore une fois une performance formelle, jouant sur la rythmique – qui importait énormément à Zeami. Comme dit rapidement au début de l’article (vous avez dû oublier depuis), Zeami était un contemporain de Ikkyu, et est connu comme étant un des auteurs de noh les plus réputés, de son temps comme aujourd’hui.

La chanson passe en revue la terminologie de cet art et replace l’ensemble dans le contexte du mécénat shogunal de l’époque. Si on revient à notre séquence de cavalcade à 2’36, KOM_I nous raconte un voyage en train (ou à cheval) le long de la mer intérieure du Japon, suivant l’actuelle ligne de train Sanyo, pendant lequel elle se remémore les grands préceptes du noh énoncés par Zeami (construction en 3 actes, nécessité de trouver le bon rythme nécessaire à une bonne interprétation), en observant un coucher de soleil. Surtout, elle évoque le mugen noh, type de noh dans lequel un personnage rêve l’intrigue, mettant généralement en scène une divinité confrontant le rêveur à ses actions. Ca ne vous étonnera pas d’apprendre que Zeami a écrit parmi les plus fameux mugen noh… En outre, cette référence permet d’amener tranquillement le 10e et dernier morceau.

Ame-no-Uzume

Un bon rythme carré à 121 BPM pour finir. Des swipes, un clavier joli, une petite guitare discrète et un synthé qui essayent de nous élever, malgré un kick bien mat qui nous ramène au sol. Les gammes sont mineures, rappellent certaines phases d’eurodance à papa, et renforcent ce sentiment de tristesse qu’on a parce que c’est la fin de l’album. Il y a également cette séquence samplée en anglais, triturée et pitchée dans tous les sens, qui donne quelque chose comme « opening up another can of worms, try to explain how it feels to be some of the worst [4] » qui me rend dingue. Les quelques cordes finales m’évoquent l’erhu, cet instrument à cordes frottées chinois, ajoutant à la mélancolie de l’ensemble.

Pour cette dernière track, KOM_I passe en mode conteuse. Elle nous raconte une belle histoire de clubbing nostalgique et de mythologie shintoïste avant d’aller dormir. L’urgence du morceau précédent laisse la place à de la tranquilité. Même si c’est la dernière chanson, tout ira bien, le soleil se lèvera demain, on aura eu de beaux souvenirs ensemble, avec sa voix en point d’orgue.

Evidemment, un dernier morceau se devait d’être à la hauteur de tout l’album. Dans Ame-no-Uzume, SuiKan reprend un des mythes les plus célèbres du shitoïsme, sur comment Uzume a fait sortir Amaterasu de sa grotte. Un peu de contexte : Amaterasu est un personnage de The Wicked + The Divine s’inspirant de Florence (de Florence + The Machine) et… hein ? Quoi ? Je m’égare ? Bon, OK. Alors Amaterasu est la divinité solaire (cf Onyankopon, et même avant, Ra, sur l’album Zipang) du panthéon shinto. D’après les récits traditionnels japonais, c’est l’ancêtre de tous les empereurs du Japon. C’est dire si elle pèse dans le game.

Un jour, son frère, Susanoo (dieu de la mer et des tempêtes et truc dans Naruto aussi) lui fait un très mauvais prank à base de cheval mort, de gens qui meurent, ça fout la merde. Bref, Amaterasu est bien fâchée, et va boudée, recluse, dans une grotte, Amano-Iwato. Sauf que ça fait des problèmes, vu que le soleil n’éclaire plus le monde (il joue à la PS4 dans sa grotte), et du coup, des démons envahissent le monde. C’est là qu’intervient Ame-no-Uzume, déesse de la joie, qui en a marre et commence à danser en se déshabillant. Ce spectacle surprend et fait bien rigoler les autres divinités. Amaterasu, intriguée par ce tumulte, pointe le nez hors de la grotte, et en est extraite fissa par le dieu Ame-no-Tajikarao. Le soleil est de retour, grâce à un strip-tease. Depuis cette légende, Ame-no-Uzume est également devenue la déesse de l’aube et de la révélation.

Maintenant qu’on a toutes ces clés, on peut rentrer dans le vif du sujet. Dans les grandes lignes, on retrouve ce mythe dans la chanson. Sauf qu’ici, Amano-Iwato se transforme en club localisé dans le quartier de Shibaura, à Tokyo, où se terre Amaterasu. Ame-no-Uzume est une gogo. Susanoo est le DJ. Ame-no-Tajikarao est garde du corps. On va danser jusqu’au petit matin, jusqu’à ce qu’Amaterasu sorte du club pour illuminer le monde.

Surtout, le club en question est le Juliana’s, boîte phare du début des années 90 (cf nostalgie de Ikkyu-san, dont l’esthétique du clip emprunte également à l’iconographie du Juliana’s), où les office ladies allaient après la sortie du taf pour danser sur les podiums jusqu’à plus soif, éventails en plumes brandis et bodycon suit collé au corps. On comprend un peu ce style lorsque l’on se rend au Maharaja dans Yakuza 0. Dans la chanson, ces OL sont transformées en miko (prêtresses) au service des différentes divinités du club, dansant pour les révérer.

Ces deux univers fusionnent parfaitement et créent un ensemble finalement pas incongru. La puissance de ce morceau tient donc dans ses références, mais aussi dans l’interprétation même de KOM_I qui n’a, de fait, jamais connu le Juliana’s (elle avait 2 ans quand le club a fermé). Malgré tout, elle parvient à transmettre un message nostalgique doux-amer très convaincant, faisant regretter une époque où les choses étaient plus simples et encore à inventer. Parvenir à transporter l’auditeur dans une autre époque, pas si vieille mais pourtant très lointaine, c’est la marque des plus grandes.

Conclusion

Bon, cet album, même à la 485174e écoute, ça reste de la bombe. Il faut que la pop japonaise mainstream aille dans cette direction, ou en tout cas laisse davantage de place à des artistes de ce calibre. Le rap japonais y est parvenu, alors pourquoi pas la pop ? Le monde de la musique ne peut que s’en porter mieux (pas sûr de cette phrase… est-elle correcte ? Merci de me répondre).

Personnellement, avant d’en comprendre les paroles, j’adorais déjà ce disque. Car au-delà des mots, l’interprétation et la production étaient déjà parlantes pour communiquer les émotions que confirment les lyrics. C’était la même quand j’étais au collège et que j’écoutais du Metallica ou du Eminem. Sans comprendre les paroles, je savais à peu près où ils voulaient en venir. La musique est suffisamment universelle pour parler à toutes et tous. Après, SuiKan transcende l’aspect cognitif de ses chansons, s’attachant davantage aux jeux de sonorités qu’au sens propre des mots (cf Chaplin). Pendant ses 5 premières années d’existence, le groupe a continué à expérimenter avec la langue. Les quelques singles/tie-ups qu’a sorti SuiKan après Superman (Melos, Ei Sei, Picasso et Gala) tendent à montrer que, malgré le succès, le trio n’a pas perdu de sa superbe et de sa créativité. J’attends avec hâte leur prochain album. Et aussi leur prochain concert en France. Car c’est aussi une expérience à vivre en live.

Notes

[1] J’ai beaucoup de respect pour Patrick St. Michel. Il parle manifestement japonais, et sa vie consiste en écouter de la musique jap et coréenne, et d’écrire dessus. Des fois, il interviewe les gens aussi. Je lui dois beaucoup de découvertes musicales.
[2] Je dis « entre autres », parce qu’apparemment, ça peut aussi vouloir dire « teub », si j’en crois Love Hina.
[3] Ecoutez ce morceau au casque, je vous en conjure.
[4] Cette transcription n’est pas sûre du tout. J’ai tout essayé pour isoler correctement les voix du choeur de la musique, et c’est ce que j’ai compris le mieux.

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