Ouais. Halloween. Une des fêtes préférées des Américains, des dentistes, et depuis une quinzaine d’années, des marketeurs de tous pays. Halloween comme la batteuse dans l’épisode 3 de la saison 3 de Daria. Halloween comme la série de films à la qualité très variable mettant souvent en scène le personnage de Michael Myers, et dont les premiers portages pour le marché français avaient des doublages rigolos comme « Oh, excusez-moi, je ne voulais pas vous effrayer. Mais après tout, c’est la TOUSSAINT ! » (à l’époque, Halloween, ça parlait pas vraiment au public hexagonal). Bref, Halloween : sorcières, bonbons, citrouilles et farces, et cauchemar pour les diabétiques et les intégristes chrétiens.

Mais en célébrant cette fête sympathique parce qu’on peut s’y déguiser en n’importe quoi, comme un œuf au plat, une version zombifiée de Rebecca Black ou un type qui n’a jamais employé le mot « le » (oui, ça existe), on oublie un peu souvent que les origines de la fêtes sont centenaires, voire certainement millénaires, et qu’elles remontent à des temps celtiques, druidiques et tout le bazar pré-Romain. Grosso merdo, il s’agit d’une célébration de la fin du solstice d’été et bla, et qu’on accueille l’hiver par diverses offrandes. C’est, comme toutes les transitions, un passage où la frontières entre le tangible et le mystique est plus ténue, où les rencontres avec les êtres surnaturels comme les leprechauns, Morrigan ou Lud étaient possibles.

La magie et ces fêtes druidiques, même si adossées à des célébrations autres (en l’occurrence ici le Christianisme qui lui a acollé la célébration de la Toussaint), ont perduré, et ont même essaimé de part le monde, puisque les Etats-Unis, par le biais de l’importante migration irlandaise de la moitié du XIXème siècle, sont les premiers à célébrer cette nuit où on trompe les esprits en changeant d’allure et en faisant du bruit. Les îles britanniques sont donc toujours des terres inspiratrices de magie et de fantastique, et c’est pour ça que ces gens font des choses comme Dr Who ou Being Human, et ont des créatifs comme Guy Ritchie ou les Monty Python, là où on se traîne Caméra Café ou Plus Belle la Vie, et Claude « MOI JE » Lelouch ou Catherine « À L’AIDE » Breillat. Et je sais qu’il existe ou a existé des gens et des choses comme Astier Bros, Pilote, ou Yannick Dahan, mais d’une part, je pense que ça a eu autrement moins d’impact sur la population française (et dans une plus large mesure la fiction internationale) que les exemples britanniques cités, et que d’autre part, ils sont plus liés au fantastique comme genre qu’à la magie comme état d’esprit.

En un mot comme en mille, les îles britanniques demeurent des terres de magie, où la création peut se nourrir d’une atmosphère propice à l’innovation pouvant évoluer en dehors des chemins de la rationalité, là où les habitants du vieux continents ont oublié les Grimm, les Perrault et les Andersen, pour laisser place à l’austérité froide du cartésianisme. Et puis aussi, il y a eu que c’est plus facile de persécuter magiciens, sorcières et païens sur le continent que sur une île. Aussi, en cela, les îles britanniques ressemblent en de nombreux points à un autre ensemble insulaire, lui-même très emprunt de magie, où la créativité fantastique foisonne. Cette archipel, c’est bien entendu le Japon. Aussi, dans cette étude comparative un peu hasardeuse et forcément casse-gueule, je vais m’efforcer de démontrer pourquoi et comment la magie a subsisté dans ces deux espaces culturels.

Géographie

Commençons par le commencement. Avant d’étudier l’histoire, il faut, paraît-il, connaître la géographie. Vieux déterminisme vidalien qui persiste encore chez certains humanistes décrépis. Mais bon, c’est vrai, avant de parler de l’histoire culturelle comparative de deux pays, observons l’effet de l’eau d’Evian sur leurs corps.

Alors très connement, on a à faire à deux ensembles d’îles. Ca, c’est fait. Mais le facteur insulaire a son importance. D’une part parce que ça permet un véritable sentiment de particularisme, en comparaison avec la masse des continentaux : les mots île et isoler ont pour même racine latine le mot insula, qui signifie également île. Donc île = particularisme. Suffit de voir les Corses. D’autre part et par conséquent, l’insularité permet une meilleure pimperméabilité culturelle (après, tout dépend de la distance d’avec le continent le plus proche). Mais le fait est que les traditions druidiques d’un côté et chamaniques de l’autre ont persisté bien plus longtemps qu’en France ou en Chine (par exemple).

Et puis c’est sans compter les tentatives d’invasion avortées (quand les territoires se sont établis comme nations fortes s’entend) : Blitzkrieg et Genkô ont eu fort à faire face à ces îles.


Carte moche et incomplète, mais fuck dat, c’est la seule que j’ai trouvé

Par ailleurs, toujours géographiquement parlant, si le Japon est certainement plus montagneux et sujet aux secousses sismiques (l’archipel est situé à cheval sur 4 plaques tectoniques, quand même), les deux pays ont longtemps été très boisés. Alors qu’en France et en Europe les propriétaires de grands domaines puis la révolution industrielle ont contraint une large déforestation, faute de combustible et d’espace agricole, l’Angleterre médiévale puis moderne a su utiliser à bien le système des enclosures, et a surtout bénéficier de larges réserves de charbon, permettant à ses îles de conserver un parc forestier important et longtemps. Au Japon, ben les seules plaines à peu près habitables ne représentant pas plus de 20% de la superficie totale du territoire, de fait, les forêts poussent dans les hauteurs, là où finalement peu de personnes auront l’idée de couper des arbres. Par ailleurs, comme nombre de territoires localisés dans les régions tempérées, les rivières et cours d’eau sont légions.

En somme, on retrouve pendant longtemps, bien avant la bitumisation et l’édification de buildings gigantesques, des paysages bucoliques propres à nourrir l’esprit humain. Des zones de nature plus ou moins sauvage, où les rencontres avec le mystique ne sont pas inenvisageables.

Relations aux autres dans l’histoire

Bon, je vais pas vous refaire l’histoire comparative des deux pays, parce que je n’en ai pas les compétences, et qu’à ce train, on n’est pas sorti, d’autant plus que la publication de ce post a un jour de retard. Donc pour faire simple : les deux entités que sont les îles britanniques et le Japon ont d’abord été peuplés essentiellement par des peuples indigènes (les Celtes, les Scots, les Aïnous, tout ça). Mais au cours de l’histoire, ces peuples ont été envahis par d’autres (Angles, Saxons, Normands, Wa, que sais-je encore). Donc bim, premier choc culturel, une population est acculturée au profit d’un envahisseur qui va par ailleurs s’acclimater aux particularismes du territoire conquis, et réaliser un syncrétisme culturel qui donnera naissance à la culture de base des deux pays.

Bon, après, les relations avec l’extérieur sont différentes selon qu’on se trouve à 17 bornes des côtes calaisiennes ou à 200 kilomètres du patelin coréen le plus proche. On comprendra donc que le Japon a reçu des apports culturels extérieurs plus lentement que les royaumes d’Angleterre, Galles, Ecosse et les différents territoires irlandais, et que la maturation de nuances culturelles des dits apports aient pu prendre plus de temps.

Par exemple, la religion. Les îles britanniques ont été christianisées plus tard que le continent. Le bouddhisme est arrivé sur le tard au Japon. Et dans les deux pays, on a vu apparaître des formes toutes « nationales » de ces cultes : l’anglicanisme (que Rome n’a pas pu faire abjurer à Henry VIII pour la simple et bonne raison que l’Inquisition ou quoi n’a pas pu accéder sur le territoire anglais aussi facilement qu’en Espagne – INSULARITÉ), et le zazen (entre autre, parce qu’il y a le shingon aussi), lui-même un dérivé du zen, qui est un dérivé du mahâyâna.

Autre exemple : le système d’écriture. A la base, le vieil anglais employait des runes, qui ont vite évoluer vers l’alphabet islandais, influence bien pratique des européens du Sud (parce que pour transmettre une religion, c’est bien pratique d’avoir en commun un alphabet plutôt similaire, et une langue de diffusion identique aussi – LE LATIN). Quand aux katakana, hiragana et kanji imbitables pour le n00b des langues asiatiques, ils sont en fait des descendants idéogrammes chinois, tout simplement. Cependant, les Japonais ont fait évoluer leur forme et leur sens afin qu’un caractère ne signifie plus qu’un son (et donc plus un signe, un son, un sens), inventant de fait un système syllabique pas très usuel pour cette langue (les experts qui aiment bien refaire l’histoire s’accordent pour dire qu’un système alphabétique aurait été clairement plus approprié).

En somme, quand ils ne sont pas en période de blocus militaire ou de Sakoku, les deux espaces culturels restent perméables un tant soit peu à l’extérieur. Cependant, insularité oblige, ces apports ont évolué en des choses différentes (un peu), propre aux cultures d’accueil.

Histoire intérieure

Assez bizarrement, ces deux aires culturelles pourtant très éloignées ont longtemps proposé un système de domaines/seigneuries/fiefs/kuni très indépendants, unis sous la coupole d’un monarque fédérateur : le roi ou la reine, ou l’empereur ou l’impératrice. Cependant, alors que, au gré du flux de l’histoire, le pouvoir personnalisé par le monarque était plus ou moins fort, les différents chefs de divisions territoriales se sont souvent frittés, dans des guerres féodales : Guerre des Deux Roses, période Sengoku, Guerre des Barons, Guerre de Genpei.

Notons aussi que les deux pays ont eu un temps des prétentions expansionnistes plus ou moins légitimes et/ou durables.

Enfin, nombre de leaders politiques ou monarques de ces deux pays ont trouvé la mort dans des circonstances violentes (comprendre ici ASSASSINAT), en tout cas plus que dans les histoires de France, Espagne, Portugal ou Russie (des monarchies centralisées). Tout ce genre de grands drames alimentent forcément l’inconscient (et donc l’imaginaire) collectif.

Et donc, l’imaginaire dans tout ça

Bon sang. J’vous jure, j’avais plein d’idées et tout, sur la magie et le fantastique dans ces deux pays, mais là, je sais pas si c’est la Grèce ou la fatigue, ou la perspective des Utopiales, mais je suis plus dans le truc. Je vais essayer de me ressaisi, afin de conclure correctement ce post pénible et poussif.

L’imaginaire naît bien évidemment d’un inconscient collectif, construit sur des référents collectifs communs, et des peurs toutes aussi communes. C’est pourquoi tout groupe humain a pu se construire, au fil de son histoire, un imaginaire. Cependant, certains facteurs (vaguement décrits plus haut) font que des aires culturelles comme les îles britanniques ou le Japon ont eu la possibilité de se créer un imaginaire plus dense, plus fertile.

D’abord, l’eau. La mer, c’est complètement duel. Il y a la fascination du flot, matière insaisissable, et nourricière. Et puis il y a les tempêtes, les morts en mer, les tsunamis même. La mer, omniprésente dans ces contrées, et l’eau en générale, a donné naissance aux monstres marins, maléfiques comme bienfaiteurs, et aux histoires de bout du monde (qu’y a-t-il au bout de l’horizon ?). Mais dire ça n’est pas suffisant, les mythes aquatiques n’étant pas le seul fait (loin de là) des Britanniques ou des Nippons.

Ensuite, il y a la nature. Comme dis plus haut (j’aime bien, ça, « dis plus haut » ), elle a longtemps été omniprésente, et nécessaire aux pratiques cultuelles, qu’elles soient druidiques comme shintos. Le divin (par lequel procède parfois voire souvent l’imagination) est donc omniprésent, et chaque arbre remarquable, chaque rocher à la forme étrange et chaque clairière luxuriante est susceptible d’abriter un être mystique.

En cela il y a aussi la religion. Même si le Royaume-Uni et l’Irlande ont depuis longtemps laissé tomber le Tuatha Dé Danann, au profit du Christianisme, qu’il soit catholique ou anglican, les cultes celtes sont longtemps restés dans les mémoires. Il suffit de constater la résurgence de mouvements comme le néodruidisme, Wicca, ou le New Age, dans des temps de crises ou d’incertitude sociales (révolutions politiques, crises économiques et sociales). Ressortir les toges et les serpes à gui du placard de papy, ça veut aussi dire ressortir les vieux mythes qui vont avec. Le Japon, pour sa part, n’a pas oublié ses vieux dieux, puisque le shintoïsme, même pratiqué par dessus la jambe, reste une religion officielle (jusqu’à il y a peu, l’Empereur même était considéré comme d’ascendance divine shinto), et constitue une des 3 parties du socle spirituel nippon (avec le Bouddhisme et le Confucianisme).

Enfin, il y a l’histoire. Quand le Japon s’est mangé les 2 bombes atomiques, et a de fait perdu la guerre, la nation s’est réunie autour de sa culture, de ce qui faisait son particularisme (en l’occurrence beaucoup de choses), a fortiori quand le territoire est considéré comme occupé (les bases américaines, tout ça). Quoi de mieux que le socle culturel commun pour ça !? Ainsi, les monstres mythologiques que sont les yokai (lire Shigeru Mizuki pour plus d’informations sur le sujet) se sont adaptés à la vie moderne, et des téléviseurs hantés côtoient sans sourciller les classiques femmes au cou élastique et parapluies tireurs de langue. Par ailleurs, la fermeture du pays (jusqu’à ce qu’un amiral américain ventripotent le force à s’ouvrir au monde à coup de canonnières) a peut-être permis au pays de se prendre la vague rationaliste occidentale qui balayait le monde d’alors moins brutalement. De son côté, les îles britanniques ont pu compter sur le druidisme, puis la Matière de Bretagne et Beowulf, le théâtre élisabéthain peu avare en fantômes ou sorcières, les théories de la vision de Berkeley qui ont ensuite inspiré Swift pour ses Voyages de Gulliver, et puis Mary Shelley, Bram Stocker, la mode du roman gothique, jusqu’à nos jours, avec Douglas Adams, Michael Moorcock, Steven Moffat et consort.

Japan und England über Alles ?

On ne peut pas dire que la France a manqué d’imagination, depuis la Matière de France jusqu’à Albert Camus, Antonin Artaud ou Jean-Michel Ribes. Mais très tôt, elle est rentrée dans un moule d’abord façonné par le Christianisme, puis établi par le cartésianisme, tuant de fait une bonne partie de la magie dans nos œuvres de fiction. Pas étonnant que le rayonnement des auteurs de fantasy français soit plutôt limité, alors que Neil Gaiman ou CLAMP sont connus dans le monde entier (et ne me parlez pas de barrière culturelle ou linguistique, parce que le Japon et sa langue, hein, merci). C’est justement parce qu’ils offrent des univers faisant rêver que les œuvres des auteurs et réalisateurs britanniques et japonais connaissent un tel succès. C’est pas pour rien que l’auteur français le plus lu et le plus traduit dans le monde, c’est Jules Verne (qui n’écrivait pas de la fantasy, mais bien de la proto-SF – ainsi, mon argumentaire est sauf). Par exemple, Staline a commandé une mission de prospection pétrolière en pleine Sibérie parce qu’il avait lu dans Michel Strogoff que dans la région ciblée, il y avait des hydrocarbures. Et c’était forcément vrai, puisque c’est Verne qui l’a écrit ! (ledit Verne a été infouttu de poser un pied en dehors du territoire français de toute sa vie).

Je préconise donc un retour en force de la magie, de l’onirique à base de dragons, fées et autres êtres fantastiques qui ont peuplé nos contes et légendes, pour qu’une fantasy à la française (re)voit le jour.

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commentaires
  1. David dit :

    Très belle comparaison, mais je suis pas convaincu par l’argument principal qui serait que l’imaginaire magique et fantastique est plus développé en France. Y’a une intuition c’est sûr, et tu nous y mènes petit à petit par la comparaison des causes. mais après ça tombe à plat.. Faudrait que tu développes ta partie « et donc dans l’imaginaire » dans tout ça, ou que tu nous fasse un Tome 2 à ce post là…

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